samedi 4 décembre 2021

L'insurrection qui vient par le Comité invisible

 "Là réside le paradoxe actuel: le travail a triomphé sans reste de toutes les autres façons d'exister, dans le temps même où les travailleurs sont devenus superflus. Les gains de productivité, la délocalisation, la mécanisation, l'automatisation et la numérisation de la production ont tellement progressé qu'elles ont réduit à presque rien la quantité de travail vivant nécessaire à la confection de chaque marchandise. Nous vivons le paradoxe d'une société de travailleurs sans travail, où la distraction, la consommation, les loisirs ne font qu'accuser encore le manque de ce dont ils devraient nous distraire. La mine de Carmaux, qui se rendit célèbre pendant un siècle pour ses grèves violentes, a été reconvertie en Cap Découverte. C'est un "pôle multiloisir" où l'on fait du skateboard et du vélo, et qui se signale par "un musée de la mine" dans lequel on simule des coups de grisou pour les vacanciers."

"L'ensemble des tâches qui n'ont pu être déléguées à l'automation forment une nébuleuse de postes qui, pour n'être pas occupables par des machines, sont occupables par n'importe quels humains - manutentionnaires, magasiniers, travailleurs à la chaîne, saisonniers, etc. Cette main-d'oeuvre flexible, indifférenciée, qui passe d'une tâche à une autre et ne reste jamais longtemps dans une entreprise, ne peut plus s'agréger en une force, n'étant jamais au centre du processus de production mais comme pulvérisée dans une multitude d'interstices, occupée à boucher les trous de ce qui n'a pas été mécanisé. L'intérimaire est la figure de cet ouvrier qui n'en est plus un, qui n'a plus de métier mais des compétences qu'il vend au fil de ses missions, et dont la disponibilité est encore un travail."

"De là le spectacle de tous ces jeunes gens qui entrainent à sourire pour leur entretien d'embauche, qui se font blanchir les dents pour un meilleur avancement, qui vont en boîte de nuit pour stimuler l'esprit d'équipe, qui apprennent l'anglais pour booster leur carrière, qui divorcent ou se marient pour mieux rebondir des leaders ou de "développement personnel" pour mieux "gérer les conflits" - "le développement personnel" le plus intime, prétend un quelconque gourou, mènera à une meilleure stabilité émotionnelle, à une ouverture relationnelle plus aisée, à une acuité intellectuelle mieux dirigée, et donc à une meilleur performance économique". Le grouillement de tout ce petit monde qui attend avec impatience d'être sélectionné en s'entraiant à être naturel relève d'une tentative de sauvetage de l'ordre du travail par une éthique de la mobilisation. Etre mobilisé, c'est se rapporter au travail non comme activité, mais comme possibilité. Si le chômeur qui s'enlève ses piercings, va chez le coiffeur et fait des "projets" travaille bel et bien "à son employabilité", comme on dit, c'est qu'il témoigne par là de sa mobilisation. La mobilisation, c'est ce léger décollement par rapport à soi, ce minime arrachement à ce qui nous constitue, cette condition d'étrangeté à partir de quoi le Moi peut-être pris comme objet de travail, à partir de quoi il devient possible de se vendre soi et non sa force de travail, de se faire rémunérer non pour ce que l'on fait, mais pour ce que l'on est, pour notre exquise maitrise des codes sociaux, nos talents relationnels, notre sourire ou notre façon de présenter. C'est la nouvelle norme prostitutionnelle de socialisation. La mobilisation opère la fusion des deux pôles contradictoires du travail : ici on participe à son exploitation, et l'on exploite toute participation. On est à soi-même, idéalement, une petite entreprise, son propre patron et son propre produit. Il s'agit, que l'on travaille ou non, d'accumuler les contacts, les compétences, le "réseau", bref: le "capital humain". L'injonction planétaire à se mobiliser au moindre prétexte - le cancer, le "terrorisme", un tremblement de terre, des SDF - résume la détermination des puissances régnantes à maintenir le règne du travail par-delà sa disparition physique.

L'appareil de production présent est donc, d'un côté, cette gigantesque machine à mobiliser psychiquement et physiquement, à pomper l'énergie des humains devenus excédentaires, de l'autre il est cette machine à trier qui alloue la survie aux subjectivités conformes et laisse choir tous les "individus à risque", tous ceux qui incarnent un autre emploi de la vie et, par là, lui résistent. D'un côté, on fait vivre les spectres, de l'autre on laisse mourir les vivants. Telle est la fonction proprement politique de l'appareil de production présent.

S'organiser par-delà et contre le travail, déserter collectivement le régime de la mobilisation, manifester l'existence d'une vitalité et d'une discipline "dans la démobilisation même  est un crime qu'une civilisation aux abois n'est pas près de nous pardonner; c'est en effet la seule façon de lui survivre?"


Fahrenheit 451

 LE DROIT DU SOL


Alors qu’on nous présente désormais l’énergie nucléaire comme une technologie « verte », solution idéale pour contrer le réchauffement climatique, cet album d’Étienne Davodeau tombe à pic en pointant fort justement ce qui tend a être invisibilisé : l’insoluble fardeau des déchets nucléaires. Parti de Pech Merle, dans le Lot, où nos ancêtres cro-magnons ont laissé, sous terre, il y a 22 000 ans, une grande frise de vingt-cinq animaux, pour rejoindre à pied la commune de Bure, dans la Meuse, où un projet d’enfouissement de déchets nucléaires est en chantier. Tout au long de ces 800 et quelques kilomètres de chemin, il va convoquer, virtuellement, « des femmes et des hommes qui ont des choses à nous dire sur ces sujets ».

En reliant deux conceptions du rapport au monde, il parvient à provoquer une bénéfique stupéfaction : Qui est le plus civilisé ? Celui qui dessine sur les parois de sa grotte ou celui qui cache ses détritus, dont certains resteront dangereux pendant des milliers d’années ?

Ses planches, les plus silencieuses notamment, donnent à contempler les paysages qu’il traverse. Son récit grouille d’anecdotes et de souvenirs qui permettent de trouver un juste équilibre entre l’importance didactique de son projet et la dimension humaine de son périple. Avec beaucoup d’humour et un brin de provocation, il laisse ses détritus dans la poubelle de la maison du Général de Gaulle, à Colombey-les-deux-Églises. Petite vengeance mesquine qu’il va revendiquer sur la tombe de celui qui a lancé le programme nucléaire français.

S’il n’aborde pas les points de vue les plus radicaux, cet ouvrage aura néanmoins le mérite de susciter de nombreuses prises de conscience. Sachant que 100 000 volumes ont été écoulés un mois après sa parution, cet apport est loin d’être négligeable. Une belle démonstration d’instruction massive.


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier




LE DROIT DU SOL

Journal d’un vertige

Étienne Davodeau

216 pages – 25 euros.

Éditions Futuropolis – Paris – Octobre 2021

www.futuropolis.fr/9782754829212/le-droit-du-sol.html



mercredi 1 décembre 2021

L'insurrection qui vient Par le Comité invisible

 "CE QUE JE SUIS", alors? Traversé depuis l'enfance de flux de lait, d'odeurs, d'histoires, de sons, d'affections, de comptines, de substances, de gestes, d'idées, d'impressions, de regards, de chants et de bouffe. Ce que je suis? Lié de toutes parts à des lieux, des souffrances, des ancêtres, des amis, des amours, des évènements, es langues, des souvenirs, à toutes sortes de choses qui, de toute évidence ne sont pas moi. Tout ce qui m'attache au monde, tous les liens qui me constituent, toutes les forces qui me peuplent ne tissent pas une identité, comme on m'incite à la brandir, mais une existence, singulière, commune, vivante, et d'où émerge par endroits, par moments, cet être qui  dit "je". Notre sentiment d'inconsistance n'est que l'effet de cette bête croyance dans la permanence du Moi, et du peu de soin que nous accordons à ce qui nous fait."

"La France n'est pas la patrie des anxiolytiques, le paradis des antidépresseurs, la Mecque de la névrose sans être simultanément le champion européen de la productivité horaire. La maladie, la fatigue, la dépression, peuvent être prises comme les symptômes individuels de ce dont il faut guérir. Elles travaillent alors au maintien de l'ordre existant, à mon ajustement docile à des normes débiles, à la modernisation de mes béquilles. Elles recouvrent la sélection en moi des penchants opportuns, conformes, productifs, et de ceux dont il va falloir faire gentiment le deuil." 

"Un gouvernement qui déclare l'état d'urgence contre des gamins de 15 ans. Un pays qui met son salut entre les mains d'une équipe de footballeurs. Un flic dans un lit d'hôpital qui se plaint d'avoir été victimes de "violences". Un préfet qui prend un arrêté contre ceux qui se construisent des cabanes dans les arbres. Deux enfants de 10 ans, à Chelles, inculpés pour l'incendie d'une ludothèque. Cette époque excelle dans un certain grotesque de situation qui semble à chaque fois lui échapper. Il faut dire que les médiatiques ne ménagent pas leurs efforts pour étouffer dans les registres de la plainte et de l'indignation l'éclat de rire qui devrait accueillir de pareilles nouvelles. Un éclat de rire déflagrant, c'est la réponse ajustée à toutes les graves "questions" que se plait à soulever l'actualité. Pour commencer par la plus rabattue: il n'y a pas de "question de l'immigration". Qui grandit encore là où il est né? Qui habite là où vivaient ses ancêtres? Et de qui sont-ils, les enfants de cette époque, de la télé ou de leurs parents? La vérité, c'est que nous avons été arrachés en masse à toute appartenance, que nous ne sommes plus de nulle part, et qu'il résulte de cela, en même temps qu'une inédite disposition au tourisme, une indéniable souffrance. Notre histoire est celle des colonisations, des migrations, des guerres, des exils, de la destruction de tous les enracinements. C'est l'histoire de tout ce qui a fait de nous des étrangers dans ce monde, des invités dans notre propre famille. Nous avons été expropriés de notre langue par l'enseignement, de nos chansons par la variété, de nos chairs par la pornographie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le salariat.  A cela s'ajoute, en France, le travail féroce et séculaire d'individualisation par un pouvoir d'état qui note, compare, discipline et sépare ses sujets dès le plus jeune âge, qui broie par instinct les solidarités qui lui échappent afin que ne reste que la citoyenneté, la pure appartenance, fantasmatique, à la République. Le Français est plus que tout autre le dépossédé, le misérable. Sa haine de l'étranger se fond avec sa haine de soi comme étranger. Sa jalousie mêlée d'effroi pour les "cités" ne dit que son ressentiment pour tout ce qu'il a perdu. Il ne peut s'empêcher d'envier ces quartiers dits de "relégation" où persistent encore un peu de vie commune, quelques liens entre les êtres, quelques solidarités non étatiques, une économie informelle, une organisation quo ne s'est pas encore détachée de ceux qui s'organisent. Nous en sommes arrivés à ce point de privation où la seule façon de se sentir français est de pester contre les immigrés, contre ceux qui sont plus visiblement des étrangers comme moi. Les immigrés tiennent dans ce pays une curieuse position de souveraineté: s'ils n'étaient pas là, les Français n'existeraient peut-être plus."

Une vie Par Guy de Maupassant

 "La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains, l'encouragea, déversant, sur ce coeur inconsolable, l'onde onctueuse des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit en prières auprès du corps."

Les vies d'Alexandre Jacob Par Bernard Thomas

 Minutes du procès; échange entre Jacob et le juge.


-Quelle est votre profession?

-Entrepreneur de démolition

-Où demeurez-vous?

-Un peu partout dans le monde.

-De nombreux indicateurs ont du vous aider?

-Vous parlez comme un magistrat. Si vous étiez cambrioleur, vous sauriez que nous n'avons besoin de personne. Quand j'arrive dans une ville, si je vois des cheminées d'usine, je me dis: il y a là du populo qui travaille, rien à faire. Mais quand je vois des habitations bourgeoises qui sont fermées, je n'ai pas besoin de renseignements supplémentaires.

-Vous vous en preniez notamment aux églises.

-Assurément. Si je devais retracer tous les crimes commis par les prêtres au nom de Dieu: l'inquisition, les guerres religieuses, les assassinats des amis de la vérité, plusieurs audiences n'y suffisaient pas. La religion est morte. La science l'a tuée. Je ne piétinerai pas au cadavre.

"Sous prétexte de procurer les délices du monde futur, avec des mômeries, ils acuièrent des richesses. J'en peux parler en connaissance de causes. J'ai cambriolé assez de prêtres. Chez nous, j'ai trouvé un coffre-fort, et quelquefois plusieurs. Ils ne renfermaient pas des harengs saurs, je vous prie de le croire. S'ils contenaient quelques hectogrammes de pain à cacheter, ils contenaient aussi les fortes sommes que des imbéciles envoyaient à Dieu et que les porte-soutanes gardaient.

"Voilà les charlatans qui osent m'appeler voleur. Voilà les escrocs qui appellent contre moi les foudres de la loi! On avouera qu'ils ont un fier toupet!

"Néanmoins, comme je suis bon prince, je veux bien leur accorder mon absolution.

"Ainsi soit-il."