mercredi 28 décembre 2022

MUSIQUE n. f. encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 


Le mot vient du grec mousiké qui a fait le latin musica. Ce qu'il désigne est bien antérieur, car il a été, dès le premier souffle de la vie, la voix du rythme universel. Movetur musica mundus, a dit Apulée : « le monde se meut harmonieusement ». Dès que l'on a donné un nom à la musique et que l’on en a fait un art particulier, on a restreint sa portée et on lui a appliqué des définitions plus ou moins arbitraires aussi nombreuses que celles de l’art en général et encore plus conventionnelles. Car la musique, de par sa nature et son caractère universel, est l'art le plus indépendant de la création humaine, le plus objectif par son existence propre, le plus subjectif par l’influence qu’il exerce et il échappe aux assujettissements de la représentation plastique comme à la fixité et à l’insuffisance des matérialisations. Le sens de l’œuvre musicale, son interprétation, sa compréhension, sont variables à l'infini, même pour ce qu'on appelle « la musique à programme », et l'imagination leur ouvre un champ illimité. Par contre, ceux de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, sont fixés dans la matière, les formes, les couleurs qui composent l'édifice, la statue, le tableau. L'imagination la plus libre ne peut faire que l'édifice soit en métal s’il est en pierre, que la statue ait les caractéristiques du corps de l'homme si elle représente une femme, et que, sur le tableau, le noir soit du blanc. C'est poétiquement - musicalement - que le nuage changeant d'Hamlet est une belette, une baleine, un chameau, et pourrait être mille autres choses encore, mais plastiquement il n'est rien, il n’existe pas. Si l'art est la vie parce qu'il en est la matérialisation dans le faire universel, la musique est encore plus la vie parce qu'elle en est le principe animateur, qu'elle est l’âme universelle. Entendons-nous ici sur le mot âme qui reviendra souvent dans ce qui suit. L'âme, en dehors de toutes théories conventionnelles, est l'élément spirituel de la vie, le « moi » intime, la sensibilité particulière de chacun des êtres, quels qu'ils soient et quelle que soit leur place dans les classifications des règnes et des états de la nature tout entière. Nous admettons fort bien, dût l'insane vanité humaine s'en indigner, qu’un caillou, un brin d'herbe, une huître, le vent qui passe, peuvent posséder une âme plus complexe et plus sensible que celle de certains hommes. La musique est l'expression la plus intime, la plus profonde, la plus caractéristique de la vie parce quelle est le langage le plus intime, le plus profond, le plus caractéristique de cette âme, de toutes les âmes sensibles en qui elle crée et multiplie l'intensité et l’éloquence des sentiments. C'est pourquoi tout langage est musique et, lorsque l'homme, en particulier, ne trouve plus dans la parole articulée, écrite ou mimée, un exutoire suffisant à ses émotions, il chante, il ajoute le langage musical proprement dit à la poésie, à la pantomime, à la danse, ou il n'a recours qu'au chant, à la « musique pure », pour mieux exprimer l'intimité de son émotion. Le chant, la toute simple mélodie qui jaillit spontanément des profondeurs de l'être, dit plus pleinement, plus directement que n'importe quel mot ou geste, ce qui déborde de lui : douleur ou joie, agitation ou calme, inquiétude ou sérénité, colère ou paix. On a méconnu la musique, on l'a diminuée et rabaissée on peut dire indignement lorsqu’on l’a définie ainsi : « l’art de combiner les sens pour le plaisir de l'oreille ». On en a fait une sorte de titillation auriculaire mettant en bonne humeur, comme d’autres, pratiquées sous le menton ou sur l'épigastre, provoquent le rire. C'est là une définition de dilettanti, de petits maîtres, de mondains qui « musiquent » pour se distraire, et il faut avoir la cervelle vide d’un snob, la sentimentalité éculée d’un satisfait installé dans la bauge sociale, il faut être impénétrable à toute véritable émotion pour s'en satisfaire. Voit-on un Beethoven, qui portait en lui toutes les douleurs, toutes les joies, toutes les révoltes et joutes les extases, qui saisissait « le destin à la gueule » lorsqu'il « frappait à la porte », qui révélait à l'humanité une étendue d'émotion et une puissance d'expression encore inconnues d'elle, qui possédait une idée si sublimement haute de sa mission de musicien qu’il disait : « Celui qui sentira pleinement ma musique, celui-là sera délivré des misères que les autres hommes traînent après eux » : voit-on ce Beethoven, dont l’ouïe était abolie, « combinant les sons pour le plaisir de l’oreille »?...Mais cette définition a toujours été celle des académies, des dictionnaires, des manuels scolaires, des professeurs et de tous ceux qui, disent-ils, n’ont pas de temps à perdre à la « bagatelle » de la musique, ou qui en vivent. Elle a fait réduire, pour l’immense majorité des hommes, le plus admirable langage de l’âme à un objet futile, la plus vivante source d’activité humaine à une distraction inférieure bien moins intéressante, aujourd’hui, que la boxe et la belote. Elle en a fait un « art d’agrément » pour les personnes « distinguées », un amusement plus ou moins canaille pour la masse des hommes déshabitués de chercher en eux la flamme toujours vivante au sanctuaire de leur subconscient. « Est-ce donc un crime si grand d’écouter la voix de son âme? » demande Wotan, dans la Walkyrie. Le crime est de ne pas écouter cette voix. Wotan cause la chute des dieux en restant sourd à la sienne. C'est le pire malheur pour les hommes de ne pas savoir entendre la leur ; ils y perdent la direction d'eux-mêmes et leur liberté. Dans le domaine du sentiment, la musique est l'art optimiste par excellence. Combien d'abandonnés, de désespérés, n'a-t-elle pas sauvés, alors que plus rien ne les rattachait à une vie qui « ne méritait plus d’être vécue »! Combien d'âmes elle a ressuscitées en leur apportant la révélation d'une intimité de l'être ignorée jusque là! A combien de cœurs généreux, rendus insensibles et indifférents par l'acuité de la douleur, elle a ouvert les espaces illimités de ce panthéisme sublime où l'être meurtri et désespéré, n'attendant plus rien d'un particularisme grégaire et égoïste, se fond dans l'âme universelle pour un grand rêve d'amour! « La musique et l'amour sont les deux ailes de l'âme » a dit Berlioz. Et quand la douleur a épuisé les cris, les clameurs, toutes les violences du désespoir, n'a chant pour trouver son suprême apaisement? Sombrées dans la folie, des mères qui, comme Rachel, « ne veulent pas être consolées », chantent sur le corps de leur enfant avec l'illusion qu'elles bercent son dernier sommeil. Ophélie chante en apportant des fleurs à celui qui a « à sa tête un tertre d'herbe verte et sur ses pieds une pierre ». Berlioz voyait dans la musique « l'art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés ». Il ajoutait : « Définir ainsi la musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, faite pour tout le monde ». Il observait qu' « un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni comprendre sa puissance, ceux-là n'étaient pas faits pour elle et, par conséquent, elle n'était point faite pour eux ». Nous verrons mieux au mot Sens comment des individus ne ressentent et ne comprennent pas la musique ; disons seulement ici que lorsque Berlioz la définit l'art d'émouvoir « les hommes intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés », lorsqu'il déclare qu'elle n'est pas « faite pour tout le monde », il ne la voit que dans ses rapports avec le groupe restreint d'hommes qui la cultivent comme un art et, compositeurs, exécutants ou amateurs, sont, sinon intelligents et doués d’organes spéciaux, du moins exercés dans la musique et en possèdent plus ou moins bien la technique. Il est certain qu'un grand nombre d'individus ne sont pas faits pour la musique, - ce sont souvent ceux qui s'en occupent le plus - ; il est inexact de dire qu'elle n'est pas faite pour tout le monde et qu'il est nécessaire d'être particulièrement intelligent et doué d'organes exercés pour être ému par elle. Comme l'a écrit M. Jean d'Udine : « La musique vit beaucoup plus de ses communications mystérieuses avec le cosmos, qu'elle rend, pour ainsi dire, perceptible à nos sens, que par les arrangements ingénieux des douze notes de la gamme chromatique ». Plus simplement nous dirons : la musique, comme tous les arts et encore plus que les autres arts, s'adresse à la sensibilité. Comme l'a dit Berlioz lui-même, elle est « à la fois un sentiment et une science », mais elle est, avant tout un sentiment, et c'est pourquoi des hommes, parmi les plus grossiers, les plus dépourvus de culture, et des animaux mêmes, la sentent avec une intensité parfois inconnue même à des maîtres de la science musicale. La musique, voix de l'âme universelle, est dans toute la nature. Elle puise la variété de ses accents dans le rythme particulier aux éléments et aux êtres. (Voir Rythme). Elle est la parole secrète, tumultueuse ou caressante, de 1'ouragan et du zéphyr, de la mer et de la source, de la forêt et du brin d’herbe, le rugissement du grand fauve et le murmure imperceptible de l'insecte, l'éruption du volcan et la respiration de la fleur. Le langage des animaux est musical ; il est donc incontestable qu'ils sont sensibles à la musique. Certains le sont tout particulièrement. On a cité de nombreux cas de leur hypersensibilité musicale. Berlioz a parlé d'une chienne qui hurlait de plaisir en entendant certaines tonalités sur le violon. « Le docteur Mead a raconté l’histoire d'un chien que l'on fit mourir au milieu de convulsions en prolongeant un air joué sur le violon, constamment dans la même tonalité » (Dr Ph. Maréchal). Grétry, Paganini, ont observé des araignées que la musique attirait. Les exemples sont connus de prisonniers ayant apprivoisé des rats et des araignées par des chants. Des serpents se balancent sur leur queue au rythme de la musique. Des chats sont attentifs à des concerts plus que des personnes. Ils attendent quand le morceau de musique est terminé et leur regard semble demander qu'il recommence. Il en est qui grognent et se hérissent en entendant certains instruments, la mandoline en particulier, montrant ainsi bien plus de goût que tant de gens qui raclent lamentablement les cordes de ce pauvre instrument. Comme les animaux, l'homme a trouvé la musique en lui, dans la circulation rythmée de son sang. Elle a été son premier langage lorsqu'il a eu besoin d'extérioriser son rythme intérieur, bien avant qu'il eût trouvé le langage articulé. Comme toute la nature, il s'est mis à chanter, non seulement par imitation de ce qu'il entendait autour de lui, mais surtout parce qu’il avait quelque chose de personnel à exprimer et sa partie à tenir dans le concert universel. Le sens musical est, chez l'homme primitif, comme les autres sens, beaucoup plus développé que chez les civilisés. M. Delafosse a raconté que chez les nègres, « quels que soient les chanteurs, hommes ou femmes, professionnels ou amateurs, les voix et les oreilles sont toujours remarquables par leur justesse ; il est extrêmement rare d'entendre une fausse note et, s'il s'en produisait une, elle est aussitôt couverte par les huées des autres chanteurs ou simplement des auditeurs. Que les chœurs soient exécutés à l'unisson ou en parties, l'harmonie est généralement impeccable ». D'après Darwin, l’homme a appris à produire des sons musicaux comme moyen de séduction, pour répondre au besoin de l'amour aussi impérieux que ceux de manger, de boire et de dormir. Ainsi qu'aux animaux, ce besoin lui a fait découvrir le sens de la beauté. Il s'est ingénié à briller et à triompher dans les tournois d'amour par sa parure, l'expression passionnée de sa physionomie, de ses gestes et de sa voix. Mais tandis que la parure, la physionomie, les gestes, avaient des moyens limités, la voix pouvait multiplier à l'infini les nuances de ses sentiments. Lorsque l'homme eut trouvé le langage articulé qui devait lui permettre de donner un sens de plus en plus précis à l'expression de sa pensée, il conserva le son musical pour mettre son âme dans son langage. Ce son musical est dans les intonations de la prononciation. Les unes sont particulières à l'individu et variables suivant les états de son âme. Les autres, qui constituent l'accent, sont plus générales, communes aux habitants d'une région ; elles expriment l'âme collective transmise à l'individu par son hérédité. L'accent donne sa couleur au langage. Il en fait une mélodie gazouillante ou une morne mélopée ; il donne aux mots, qui ont grammaticalement, pour tous les hommes, un sens exactement déterminé, une variété de tons si grande que, « plaisir de l'oreille » pour les uns, il est insupportable aux autres, suivant les latitudes. Ainsi, l'accent donne au français une infinité de nuances musicales, sympathiques ou désagréables, suivant qu'il est parlé en Picardie ou en Provence, en Bretagne ou en Lorraine, en Angleterre, en Russie, en Chine ou dans le Centre Africain. Il en est de même pour la musique proprement dite et pour toutes les formes de la beauté ; elles ne sont pas également agréables et admirées dans toutes les contrées et chez tous les peuples (Voir Beauté). Par son double caractère individuel et collectif, contradictoire en apparence, complémentaire en réalité, la musique est l’art social par excellence. Il n'est pas de circonstances de la vie des individus, et des sociétés où elle n'ait sa place ; il n'est pas de peuples qui ne soient ou n'aient été musiciens. Ceux qui ne le sont plus ont perdu leur âme, c'est-à-dire le véritable sens de la liberté et de la vie. Tous les peuples primitifs ont été musiciens et le sont demeurés. La musique continue à s'associer chez eux à la poésie et à la danse. C'est à eux qu'on doit le folklore, ces chants populaires dont la musique n’a pas changé, mais sur lesquels les siècles ont mis des paroles différentes. Chez tous les peuples, jadis, on chantait en travaillant, quelle que fut la besogne. Le chant rythmait et allégeait l'effort physique. La machine a tué le chant ouvrier ; la société moderne a tué le chant populaire avec la liberté. On chantait non seulement pour épancher sa joie, mais aussi pour calmer son mal pendant les opérations douloureuses : tatouage, circoncision, infibulation, accouchement, et durant les cérémonies funéraires. Depuis les récits d’anciens voyageurs jusqu'au roman contemporain de Jean Giono : Un de Baumuges, on a raconté l'influence profonde de la musique sur les natures primitives, ce qu’elle éveille en elles d'élan, de compréhension, d'affinités insoupçonnées, les entraînant avec une force invincible à une élévation et une pureté de sentiment, à un infini de miséricorde qu'aucune foi religieuse ne pourrait produire. C'est par des chants que les missionnaires artificieux obtenaient les conversions des populations américaines et non par leur hypocrite morale. C'est par le tam-tam et le marimba des noirs transportés comme esclaves en Amérique que se lièrent leurs sympathies et que se fit leur accord avec les indigènes exploités comme eux. Le poète allemand Seume, qui avait beaucoup voyagé, disait, dans un de ses poèmes : « Arrête-toi sans peur où t'accueillent des chants, A l'unisson des voix, il n'est point de méchants ». Et la paysanne de la Douloire, qui ne sait pas trouver ses mots pour s'exprimer, dit au joueur d'harmonica dont la musique apporte le pardon et le bonheur dans 1 la maison consternée : « Tu dois avoir le cœur bon et blanc » (Jean Giono). La musique des primitifs n'est pas seulement vocale. Ils ont des instruments différents suivant les régions. On en trouvera l'énumération et la description par Mr Zaborowski, dans la Grande Encyclopédie (article Musique). Les instruments des peuples civilisés ne sont que ceux, perfectionnés, des primitifs. La musique fut donc la voix de l'homme comme de toute la nature avant de devenir l'art des sons. Elle ne se séparait pas alors, de la poésie et de la danse. Les premiers poètes furent des chanteurs dans tous les pays du monde, et les premières danses s'accompagnèrent partout de chansons. Le vers déclamé, la prose littéraire, la danse silencieuse et hallucinante, ne vinrent qu’après et sortirent d'un art de plus en plus conventionnel, de mœurs de plus en plus étrangères a la nature. De l’union intime de la poésie et de la danse avec la musique, de leur commune participation à l’expression des sentiments humains, naquit le théâtre (voir ce mot), représentation multipliée de ces sentiments dans le lyrisme collectif. Mais de bonne heure le théâtre ne traduisit plus la vie que dans des formes artificieuses où la poésie, la danse et la musique ne trouvèrent plus un libre épanouissement. La musique devint un art quand l'homme voulut varier les moyens d'expression du langage musical par l'imitation esthétique des voix de la nature et des intonations du langage, notamment au moyen des inventions et des applications de la musique instrumentale. Elle arriva ainsi à être « dans nos sociétés raffinées quelque chose d’un peu monstrueux », comme l'a dit Mr Zaborowski, mais ce n'est pas à la musique elle-même qu'on doit attribuer cette monstruosité, pas plus que la démoralisation de l'humanité reprochée aux arts en général par J.-J. Rousseau et Tolstoï. L'étroite relation qui lie la musique à la vraie civilisation fait comprendre pourquoi et comment on la dédaigne dans la civilisation à l'envers qui sévit actuellement. Le dédain serait toutefois moins grand sans la méconnaissance qu'on entretient chez ceux qui seraient susceptibles d’éprouver l'action de la musique. Mais on ignore la place immense qu'elle a occupée dans l’histoire de l'humanité et qu'elle occupe toujours, loin du bruit de la foule, dans la retraite méditative et enchantée des âmes.

HISTOIRE DE LA MUSIQUE. - « La musique commence à prendre dans l'histoire générale la place qui lui est due », a écrit Romain Rolland au début de son ouvrage : Musiciens d'autrefois. Il a ajouté: « Chose étrange qu’on ait pu prétendre à donner un aperçu de l’évolution de l'esprit humain, en négligeant une de ses plus profondes expressions ». Plus que tous les autres arts, la musique est indicatrice de la vie générale et mérite d’être connue dans l’influence qu'elle a exercée. Car si les arts ne fleurissent généralement que dans les temps de paix et de prospérité, lorsque les peuples goûtent un bien-être et des satisfactions relatifs, la musique ne cesse en aucun temps d’être l'exutoire des âmes, d’exprimer la sensibilité humaine. C'est souvent aux époques les plus calamiteuses qu'elle exerce sa plus grande action, qu'elle est avec le plus de pathétisme la glande voix de la Miséricorde, qu'elle sonne avec le plus d'éclat la fanfare de la nouvelle Espérance. R. Rolland, dont l'œuvre sur la musique est si hautement éclairée de science et si chaudement inspirée d'amour, a montré les rapports « constants » qui lient la musique aux formes de la société et les « relations étroites » de son histoire avec celle des autres arts. Loin d'être séparés par les limites où voudraient les enfermer les théoriciens, les arts « se pénètrent mutuellement », suivant le temps et les circonstances, l'un ou l'autre parle parfois pour tous. N'ont-ils pas tous la même source, celle du cœur et de l'esprit? « La bonne peinture est une musique, une mélodie », disait Michel Ange. Plus que les autres arts, la musique nous livre « l'expression toute pure de l’âme, les secrets de la vie intérieure, tout un monde de passions qui longuement s'amassent et fermentent dans le cœur avant de surgir au grand jour. Souvent, grâce à sa profondeur et à sa spontanéité, la musique est le premier indice de tendances qui, plus tard, se traduisent en paroles, puis en faits ». Ainsi, « la Symphonie héroïque devance de plus de dix ans le réveil de la nation germanique ». Le geste de Beethoven déchirant sa dédicace de cette symphonie à Bonaparte lorsqu'il découvrit que celuici n'était « qu'un empereur », fut celui, dix ans après, de l'Allemagne levée contre le tyran.

Dans certains cas, « la musique est le seul témoin de toute une vie intérieure, dont rien ne se traduit au dehors ». Alors que l'histoire ne fait connaître que les sottises dirigeantes qui firent la déchéance de l'Italie et de l'Allemagne au XVIIème siècle, l'œuvre de leurs musiciens fait comprendre le relèvement de leurs peuples aux XVIIIème et XIXème siècles. En Allemagne, cette œuvre accumulait en silence « les trésors de foi et d'énergie des caractères simples et héroïques... amassant lentement, opiniâtrement, des réserves de force et de santé morale », malgré toutes les misères apportées par la Guerre de Trente ans. En Italie, le génie qui avait donné tant d’éclat à la Renaissance et semblait épuisé, se continuait dans la musique et se répandait dans l'Europe entière, attestant « l'austère grandeur d’âme et la pureté de coeur qui pouvaient se conserver parmi la frivolité et le dévergondage des cours italiennes ». Dans les temps plus lointains appelés ceux de la « barbarie », au milieu des dévastations et des horreurs de toutes sortes qui firent la décomposition de l'Empire romain, « la passion de la musique rapproche les vainqueurs barbares et les vaincus gallo-romains ». C'est en pleine époque barbare que naquit, au IVème siècle, le plain chant, « art aussi parfait, aussi pur, que les créations les plus accomplies des âges heureux » et qu'il donna, dans les deux siècles suivants, les chefs-d’œuvre du chant grégorien. Alors que le monde était bouleversé, « tout respire, dans ces chants, la paix et l'espoir en l'avenir. Une simplicité pastorale, une sérénité grave et lumineuse des lignes, comme dans un bas-relief grec ; une poésie libre, pénétrée de nature ; une suavité de cœur infiniment touchante : voilà cet art sorti de la barbarie et où rien n'est barbare ». Comment peut-on prétendre écrire l'histoire quand on ignore ce que fut cet élément si important de la psychologie humaine, la musique, et ce qu'elle produisit en entretenant « la continuité de la vie sous la mort apparente, l'éternel renouveau sous la ruine du monde? » R. Rolland, à qui nous avons emprunté les citations qui précèdent, constate avec raison que la place de la musique est « infiniment plus considérable qu'on ne le dit d'ordinaire » dans la suite de l'histoire. Les Grecs, chez qui toutes les formes de la vie étaient exaltées dans leurs expressions les plus pures, ne pouvaient manquer de faire une très grande place à la musique. Elle avait pour eux ce sens si magnifiquement large qu'ils donnaient à la grammaire et dont les limites, dans le domaine de l'esprit, n’étaient que celles de la nature. Elle englobait tout ce qui concourait au perfectionnement des rapports humains et à l'embellissement de la vie. En même temps que l'art des sons, elle comprenait la poésie, l'éloquence, la danse et toutes les sciences présidées par les Muses. Le mot muse venait d’un verbe dont le sens était : penser, exalter, désirer. Mousikè venait de muse et embrassait toute la pensée dans la multiplicité de ses activités. Tout était musique dans le vaste panthéisme qui faisait l'âme grecque fondue dans l'harmonie du ciel, de l'air, des couleurs, des formes et de l'esprit. Elles participaient à la politique par son influence sur les mœurs. Platon disait qu'on ne pouvait faire de changement dans la musique qui n'en fût un pour l'Etat, et prétendait que chez les Egyptiens on appelait musique le règlement des mœurs et des bonnes coutumes. Il faisait dans l'éducation deux parts, celle du corps  (gymnastique), celle de l’âme (musique). Ignorer la musique était un défaut d'éducation. Son enseignement était très soigné en raison de son influence morale. On prétendait qu'elle guérissait de nombreuses maladies. Il n’est pas douteux que sur bien des malades elle exerce une influence bienfaisante, comme on l’a vérifié de nos jours, et il est encore moins douteux que beaucoup de choses sont à réapprendre aujourd'hui sur l’influence physiologique et psychologique de la musique, ce qu'on réapprendra lorsqu'on voudra bien voir en elle un art supérieur à celui de tirer le canon. La légende est demeurée que la musique adoucissait les mœurs rudes des Arcadiens. Les nourrices avaient des chants, les nœnia, dont elles berçaient les nourrissons. La musique présidait à toutes les circonstances de la vie antique : naissances, mariages, décès, fêtes particulières et publiques. Ces dernières étaient souvent des concours où musiciens et chanteurs étaient couronnés. Le travail, à la ville et à la campagne, s'effectuait avec des chants. Les nomes accompagnèrent d'abord la promulgation des lois avant de devenir des poèmes à la gloire d'Apollon. Des hymnes et péans célébrèrent les dieux. Les dithyrambes en l’honneur de Dionysos furent la première forme de la musique dramatique. La musique ne tint pas une moins grande place chez les peuples orientaux. Chez les Egyptiens, et surtout les Assyriens, elle participa à la pompe des cérémonies. Les monuments de ces peuples ont fréquemment représenté des troupes d'instrumentistes et de chanteurs accompagnant les armées en marche ou les cortèges des prêtres et des rois. Leurs instruments de musique semblent avoir eu plus de puissance que chez les Grecs et les modernes. On commit celle attribuée aux trompettes des Hébreux qui firent tomber les murailles de Jéricho. Préférons à cette légende de la barbarie biblique qu'accompagne le récit du massacre de toute une population, celles grecques, autrement poétiques, d'Orphée, poète-philosophemusicien, image du « bon berger », qui charmait de ses chants les animaux, les plantes et les rochers, et d'Amphion, qui faisait s’élever magiquement les murailles de Thèbes au son de sa lyre. En Chine, la musique parait avoir eu, jadis, un grand éclat et avoir été plus parfaite qu’aujourd’hui. Depuis les temps les plus anciens de sa civilisation, ce pays a eu dans son gouvernement une organisation officielle, véritable ministère, chargée des choses de la musique et que l'empereur Fou-Hi aurait fondée en 3.300 ans avant J-C.. Tous les peuples asiatiques ont été musiciens de bonne heure et paraissent avoir possédé un art musical aujourd’hui arrêté dans son développement par la décadence de leur civilisation. L'Indochine a des chanteuses professionnelles. Au Siam, les populations out conservé l'usage de se réunir pour former es chœurs et chanter en voyageant. Nous ne savons si, au Japon, l'adaptation aux mœurs européennes, poursuivie depuis un demi-siècle, a modifié les formes antiques de la musique qui étaient celles de la Chine. Les Arabes avaient une musique non moins caractéristique que leur art en général. Elle fut très brillante au temps des califes, mais elle fut diversement influencée par les différents peuples dont ils firent la conquête. Par contre, l'Espagne a gardé dans sa musique, comme dans sa langue, ses mœurs et ses autres arts, leur marque profonde. En Occident, les peuples avaient des traditions musicales non moins lointaines. Les bardes étaient les musiciens nordiques ; leurs chants entraînaient les guerriers, célébraient la victoire, la gloire des héros et animaient la joie populaire. La Gaule avait eu des écoles publiques de musique bien avant que Charlemagne et les rois Carolingiens fissent enseigner le chant d'église. Ce n'est pas l'Eglise qui a appris la musique au peuple, elle l'a reçue de lui. On peut faire remonter le commencement de l'histoire de la musique dans le monde européen à celui des temps historiques. On ne possède aucun document musical de ce commencement, mais il est conté dans les légendes homériques, et il n'est pas plus audacieux de prétendre que certaines mélodies transmises par la voix populaire nous viennent du temps de ces légendes que d'affirmer la transmission de certaines de ses formes poétiques et de certaines danses. Orphée, représenté sous les traits d’un joueur de cithare, est la première personnification de ce fonds poétique et musical en même temps que philosophique et religieux. Plus ou moins mythiques furent aussi les musiciens Amphion, Arion, Linus, Musée, dont les noms nous sont parvenus. Avec Alcée, Sapho, Archiloque, Alcman, Coltinas, Tyrtée ct les rapsodes Phémius, Thamyris, Terpandre, la musique reçut ses premiers perfectionnements techniques. Stésichore, Simonide, Pindare, Bacchylide, Anacréon, la firent briller d'un éclat aussi vif que celui des autres arts au siècle de Périclès. Epiménide aurait été l’introducteur du chant dans les cérémonies religieuses, Thales de Milet, Solon, Platon, Empédocle, et l'on peut dire tous les philosophes et poètes, furent des musiciens en raison des principes dont nous avons parlé. On a retrouvé certains textes musicaux de l'antiquité, mais ils sont indéchiffrables pour notre temps qui n'en possède pas la clef et cette musique, malgré toutes les affinités que l'antiquité a transmises au monde moderne, lui est aussi étrangère que celle des Arabes des Chinois ou des Polynésiens. Les moyens d'expression de la musique antique ne pouvaient être que des plus simples ; on en était réduit aux voix humaines et à quelques instruments dont le rôle ne pouvait guère dépasser l'accompagnement du récitatif ou mélopée. Cette mélopée, dont le genre est aujourd'hui perdu, était, d'après Aristote dans sa Poétique, une partie essentielle de la tragédie et consistait dans un chant uni et simple comme le chant grégorien. Au XVIème siècle, lorsque les Italiens ressuscitèrent la tragédie, les acteurs chantèrent les vers comme une mélopée, et la tradition se transmit entre eux. Ce ne fut qu'après Corneille et Racine que l'on se mit à déclamer le vers à la façon actuelle. Voltaire a comparé la mélopée tragique au récitatif de Lulli. Les théories musicales des Grecs se transmirent aux Romains avec les autres formes des arts. Le goût de la musique fut très grand à Rome. Les empereurs, Néron, Titus, Hadrien, Caracalla, Héliogabale, Sévère, etc..., furent des musiciens, compositeurs et virtuoses. Les théories gréco-romaines de la musique sont définies dans une vingtaine de traités allant d'Aristote à l'Ins Boèce (VIème siècle) en passant par De Architectura, de Vitruve, et le Dialogue sur la musique, de Plutarque. Ces théories sont restées obscures pour les temps modernes. Ce qui valut mieux, ce fut la musique elle-même qui se transmit de l'antiquité au moyen âge par le plain-chant pour donner aux aspirations populaires l'instrument qui les exprimerait avec tous les élans et les ferveurs de l'âme. Lorsque l'Eglise, centre intellectuel dominateur de l'époque, s'emparerait du plain-chant pour servir à ses pompes, il resterait au peuple la chanson (voir ce mot). C'est elle qui a été son âme. Cette âme a été morte quand elle n'a plus chanté ; elle a été pis que morte lorsqu'elle s'est laissé flétrir par ce qu’on appelle la « musique populaire », forme la plus captieuse de l'art populaire imaginé pour l'abrutissement des foules. La chanson a été la grande expression lyrique du moyen âge par la réunion de la musique, de la poésie et de la danse. Ce lyrisme, alors collectif, exprimait toutes les espérances humaines ; l'individualisme des temps modernes ne l'avait pas encore étouffé. Le peuple enter avait gardé dans les premiers siècles chrétiens l'habitude des hymnes latines qui se chantaient aux fêtes religieuses et qui produisirent le plain-chant. Mais l'amour y tenait la plus grande place. La satire s'y mêla de bonne heure au point que dès le VIème siècle, les conciles éprouvèrent le besoin de fulminer contre les licences dont les églises étaient le théâtre. Les chants satiriques étaient si audacieux que Charlemagne prit la décision de les interdire, même hors des églises. Les plus anciennes chansons françaises appartenaient, suivant leur origine ou leur forme, aux genres de la rotruenge (chanson à refrain, apparemment d'origine celtique), la serventois (venue du Midi et dont le caractère primitif s'est perdu), l'estrabot (ou strambotto italienne, estribote espagnole, d'esprit satirique). Plus ou moins sorties de ces trois genres, et de plus en plus influencées par l'esprit courtois, se formèrent les chansons d’histoire ou de toile qui furent les premières romances et, on peut dire, la première forme de la musique dramatique. Elles étaient chantées par les femmes cousant ou filant, telle Marguerite chantant la chanson du Roi de Thulé. De même les chansons à personnages ou chansons de mal mariée, dont le sujet était le mariage et les plaintes des femmes mécontentes de leurs maris ; l'aube, chant de séparation des amants avertis par l'alouette de l'arrivée du jour et dont le genre a été immortalisé par Shakespeare dans Roméo et Juliette ; la pastourelle ou pastorale, chanson villageoise disant généralement la rencontre d'une bergère et d’un galant, dont le développement avec d’autres personnages a produit le Jeu de Robin et de Marion, pastorale d’Adam de la Halle jouée en 1283 ou 1285 devant la cour de Naples, et qui est considérée comme le premier opéracomique français ; le rondet ou refrain qui était la chanson de danse dont s’ accompagnait la carole (voir danse). Toutes ces chansons avaient l’amour pour principal objet. D’un caractère parfois sérieux et tragique, elles devinrent de plus en plus vives, légères, satiriques, en même temps que les transformations du langage fournissaient des moyens d’expression plus variés. Les chansons de danse, en particulier, sortirent des « fêtes de mai ». Les reverdies chantaient le renouveau du printemps et les danses qui les accompagnaient ; elles conservèrent un caractère rituel hérité des anciennes fêtes de Vénus tant qu'elles ne furent dansées que par des femmes. L'esprit courtois fut apporté dans la chanson par les troubadours qui furent les premiers musiciens et chanteurs professionnels. Le résultat de cet esprit courtois fut de faire perdre à la chanson la spontanéité et autres qualités naturelles de son inspiration, de corriger son insouciance légère, non que les mœurs fussent devenues d'une moralité plus haute, mais parce que l'esprit prenait la place du sentiment et que le cœur se mettait à raisonner. Elégance, raffinement des sentiments et du langage, la chanson gagna dans la forme ce qu'elle perdit de naturel sous cette influence. Elle devint, par les transformations des genres populaires : le nouveau rondet ou rondeau, l'estampie, la ballette, de l'italien balada, d'où sortit la balade, le lai, d'origine bretonne, le descort provençal, le motet, d’abord religieux puis de plus en plus profane. Dans les genres dialogués, ce furent la tenson provençale et le jeuparti du Nord. Enfin, de la serventois naquirent plusieurs genres de pièces historiques, satiriques, morales et religieuses. Dans ces transformations de la chanson, la musique suivait, en même temps que la poésie et la danse, révolution de la société féodale et la montée des classes aristocratiques et bourgeoises qui se séparaient de plus en plus du peuple. L'art simple, jailli spontanément du génie populaire, fit place à un art de plus en plus savant que développèrent les premiers maitres du contrepoint. L'esprit métaphysique s'y mêla avec toutes les inventions courtoises dans les œuvres de Gauthier d'Espinan, Blondel de Nesles, Conon de Béthune, Gace Brulé, Thibaut de Champagne, le châtelain de Coucy, Bernard de Ventadour, Pierre d’Auvergne et cent autres trouvères et troubadours maitres de la ménestrandie, puis celles d'Adam de la Balle et surtout de Guillaume de Machaut, que J. Marnold a appelé « le plus grand musicien et le plus grand poète de son temps ». On était alors au milieu du XIVème siècle. Une révolution sociale profonde s’accomplissait qui atteindrait de plus en plus les libertés communales, la vie populaire, et dessécherait le lyrisme collectif. Des mœurs nouvelles feraient l'art plus cérébral, plus savant, plus individuel, et la musique, comme la poésie perdrait ses sources naturelles d'inspiration pour devenir un art de composition et de technique. Le plain-chant fut la première musique savante ; il fut à la musique, ce que le latin était au langage et si, avec certains, il demeura pur, avec le plus grand nombre il devint macaronique comme ce « pauvre latin » que Rabelais défendait contre ses « écorcheurs ». D'abord exclusivement mélodique et monodique, comme la musique antique, le plain-chant s'enrichit de l'harmonie, c'est-à-dire, suivant la définition d'Isidore de Séville au VIème siècle, d' « une concordance de plusieurs sons et leur union simultanée », mais il se compliqua aussi d'une polyphonie plus ou moins barbare. L'invention de l'orgue au Xème siècle, puis celle de la notation musicale qui fut appelée gamme par Gui d'Arezzo, au XIème siècle, permirent de rapides progrès qui conduisirent d'abord au déchant, première forme du contrepoint. Les progrès de l'art musical furent dus en grande partie à des gens d'église. Au moyen âge, la musique fut enseignée dans les écoles et pratiquée dans les couvents. Le monastère de Saint-Gall était le centre musical du monde au IXème siècle. Ses moines composaient de la musique en collaboration avec le roi Charles le Chauve. Chartres eut, du XIème au XIVème siècle, une grande école de musique. Il en exista une chaire à l’Université de Toulouse au XIIIème siècle. Celle de Paris compta parmi ses professeurs les théoriciens les plus fameux de la musique aux XIIIème et XIVème siècles. La musique était, avec l'arithmétique, la géométrie et l’astronomie, un des sciences supérieures du quadrivium qui formait, avec les sciences élémentaires du trivium, le programme scolastique. A côté des écoles religieuses qui établissaient les premières routines académiques, les écoles de ménestrandie ou Scholae Mimorum enseignaient l'art plus libre des trouvères et des troubadours continuateurs des anciens rapsodes, des scaldes et des bardes. Musique religieuse et musique profane ne se distinguaient guère. De même que la première musique de la messe avait été des hymnes antiques consacrés à Vénus, les développements qu'elle prit avec le plain-chant furent de source populaire comme la vie qui se manifestait dans l'Eglise. La musique participa d'une façon moins apparente mais non moins active que les autres arts au magnifique épanouissement de la période gothique des XIIème et XIIIème siècles. Il y a lieu d'insister sur ce que cet art était inséparable de la poésie et de la danse nu moyen âge. Le poète était à la fois bien disant et bien chantant. Alain Chartier disait adieu à la musique en même temps qu'à la poésie. Charles d'Orléans était aussi bon musicien que bon poète. Arnoul Gréban, le prolixe auteur d'un Mystère de la Passion, était organiste à Notre-Darne et il écrivit pour son mystère une œuvre musicale qui en faisait une sorte d’opéra et d'oratorio, tel que les Sacra Rappresentazione, drames sacrés italiens. La Renaissance, qui distinguerait le poète et le musicien, maintiendrait toutefois l'union des deux genres. Lorsqu'au XIVème siècle Guillaume de Machaut inventa le mode de notation musicale qui est actuellement employé, l'art du contrepoint était arrivé à sa forme définitive. De nouveaux instruments multipliaient les moyens d'exécution. Mais cette époque fut surtout celle de la musique vocale qui devait apporter à la Renaissance un de ses plus beaux fleurons artistiques, peut-être le plus beau, en brisant toutes les résistances scolastiques pour répandre, même dans la musique d’église, le souffle de la vie et les plus pures émotions. On a été étonné, au XIXème siècle, quand on a découvert cette merveilleuse polyphonie vocale que le classicisme avait ensevelie sous les pompes solennelles de son prétendu « bon goût », comme il avait rayé en quelques vers de Malherbe la littérature du moyen âge. L'histoire, même celle des arts, avait ignoré la musique, « art inférieur ». Elle avait jugé important d'enseigner au monde qu'Henri III jouait au bilboquet et à d'autres jeux moins innocents, que François 1er disait : « souvent femme varie », mais elle ne s'était nullement intéressée à la place occupée par la musique de la société de leur temps. Ce fut pourtant l'époque de l'école des musiciens français et flamands, incomparable par le nombre et la valeur de ses maîtres parmi lesquels furent Guillaume de Fay, Danstaple, Gilles Binchois, Jean Gekeghem, Obrecht, Joaquin de Prez, Clément Jannequin, Adrien Villaert, Michelet qui vit dans l’histoire autre chose que des joueurs de bilboquet et des rois galants, a célébré cet épanouissement dans le pays wallon du « vieux génie mélodique » qui était alors « la vraie voix de la France, la voix même de la liberté ». Le XVIème siècle couronna cette admirable floraison musicale avec l'œuvre de Roland de Lassus. « Jamais la France ne fut aussi profondément musicienne ; la musique n’était pas l’apanage d’une classe, mais de toute la nation : noblesse, élite intellectuelle, bourgeoisie, peuple, église catholique, églises protestantes. La même surabondance de sève musicale se fit sentir dans l’Angleterre d’Henry VIII et d’Elisabeth, dans l’Allemagne de Luther, dans la Genève de Calvin, dans la Rome de Léon X. La musique fut le dernier rameau de la Renaissance, le plus large peut-être, il couvrit toute l’Europe (R. Rolland).

En France, les poètes de la Pléiade marièrent la musique et la poésie au point que Ronsard disait : « Sans la musique, la poésie est presque sans grâce, comme la musique sans la poésie des vers est inanimée et sans vie ». En Italie, où tous les autres pays avaient été devancés dans la musique comme dans les autres arts, tous les artistes étaient musiciens, les Giorgione, Tintoret, Sébastien del Piombo, Titien, Véronèse, Le Vinci, et de moins célèbres. Tous les arts étaient musique, pour eux comme pour Michel Ange, et les princes les entretenaient fastueusement ; Le Tasse fut pour la musique, en Italie, ce que Ronsard fut en France, ce que Shakespeare fut en Angleterre, ce que Goethe serait en Allemagne, quand il verrait dans la musique « l’âme de la poésie » et serait « le plus génial des musiciens » (R. Rolland). Pendant que les sonnets de Ronsard inspiraient les musiciens Pierre Certon, Claude Goudimel, Clément Jannequin, Pierre Cléreau, Muret, Cusiétey, Nicolas de la Grotte, Roland de Lassus, Philippe de Monte et François Regnard, Le Tasse donnait trente-six madrigaux à mettre en musique à Gesualdo, prince de Venosa, qui avait institué dans sa maison une Académie de musique. Ce fut à cette époque que naquit la musique dramatique dont nous parlerons plus loin. Jusque là, il n’y avait eu que la musique de concert appelée « musique pure », parce qu'elle ne tire ses effets que d’elle-même. C'est à cette musique pure que la Renaissance eut « la gloire de donner sa forme définitive et parfaite ». C'est en cela qu'elle fut « l'âge d'or de la musique polyphonique » (H. Quittard). Palestrina en Italie, Roland de Lassus en Flandre, apportèrent à cette musque, avec le sentiment de la nature dans lequel ils furent dépassés par Joaquin de Prez, Vittoria, Jakobus Gallus, une perfection de style et une beauté de la forme que seuls, selon R. Rolland, Haendel et Mozart ont égalées dans certaines pages. L'expression musicale état en puissance dans la chanson populaire transformée successivement en canzone, ballade villanelle, jeu-parti, madrigal, et avait trouvé une première forme dramatique dans l'œuvre d'Adam de la Halle. La Renaissance fit se rencontrer cette expression avec celle de la tragédie antique et il en sortit la tragédie musicale ou opéra. Tout d'abord on essaya d’accompagner de musique la déclamation dramatique. Les tentatives de Baïf, de Ducauroy, de Mauduit furent sans succès, la musique polyphonique du XVIème siècle étant peu favorable à cet usage, et la mélopée des acteurs demeura la seule expression vraiment musicale de la tragédie. Les musiciens italiens trouvèrent la solution qui allait conduire la tragédie à l’opéra et au prodigieux succès qui en fit la forme la plus brillante, sinon la plus parfaite, de l’expression musicale aux époques du classicisme et surtout du romantisme, malgré les développements et les hauteurs qu'atteignit la musique de concert à partir du XVIIIème siècle. Les musiciens florentins qui créèrent l'opéra : Caccini, Peri, Emilio del Cavalieri, Vincenzo Galiéi, etc., recoururent à la mélodie et au chant à une voix seule suivie et soutenue par les instruments. Déjà, en 1474, le poète Politien et le musicien Germi avaient commencé en composant un Orfeo, dont le succès avait été éclatant à Mantoue. En 1486, une Dafné, de Gian Pietro della Viola, avait suivi. Ces auteurs s'étaient inspirés eux-mêmes des Sacra Rappresentazione, spectacles populaires religieux qui étaient des mystères avec musique. D'abord mimés, ces mystères avaient formé ensuite de véritables spectacles d’opéra avec paroles déclamées et chantées, soli, chœurs, orchestre, danses, costumes et mise en scène à laquelle les plus grands artistes du temps n'avaient pas dédaigné d'employer leur talent : Brunelleschi, Raphaël, Léonard de Vinci, et d'antres. Toutes les formes de la chanson et de la danse populaires participaient aux Sacra Rappresentazione et sont à l'origine de l'opéra, du ballet, et des deux réunis. Les premiers véritables opéras sont de la fin du XVIème siècle et du commencement du XVIIème. Les musiciens, particulièrement Monteverde, étaient arrivés alors, par les progrès apportés dans l'harmonie, à atteindre une expression que la musique moderne n'a guère dépassée. L'œuvre du Tasse fournit à leur inspiration de nombreux poèmes. La premier opéra, joué à Paris fut l’Orfeo, de Luigi Rossi, au théâtre du Palais Royal, le 2 mars 1647. Il fut interprété par là troupe italienne des Barberini, attirée en France par Mazarin et qui avait eu le plus grand succès dans de nombreux concerts. Une très vive opposition de l'Eglise s'étant manifestée contre les nouveaux spectacles apportés par les Italiens, l'opéra, malgré sa réussite, dut attendre pour commencer sa véritable carrière jusqu'en 1654. On joua alors le Triomphe de l’Amour, de Michel de la Guerre et de Charles de Beys, puis la Pastorale, de Perrin et Cambert (1659), le Serse, de Cavalli (1660). En 1671, la Pomone, de Cambert, inaugura l'Académie d'opéra. Le nouveau genre de spectacle, auquel le ballet ajouterait sa somptuosité quand il passerait du théâtre de la cour à celui de la ville, allait avoir en France un succès grandissant en même temps qu'il se perfectionnerait. Lulli, en particulier, en serait l’animateur sous le règne de Louis XIV. Il se dégagerait de l'influence italienne avec les musiciens français Cambert, Campra, et surtout Rameau qui a donné, avec Gluck et Mozart, ses chefs-d'œuvre définitifs à l'opéra du XVIIIème siècle. Mais avant que leur valeur fût reconnue, ils eurent longuement à lutter contre l'influence italienne des Paisiello, Sadi, Cimarosa, Sacchini, Salieri, Piccini. La querelle des gluckistes et des piccinistes passionna la cour de Versailles au temps de Marie Antoinette. Ils convient de ne pas oublier, parmi les musiciens qui s'illustrèrent dans l'opéra au XVIIIème siècle, un des compositeurs les plus grands et les plus féconds, Haendel. Allemand et peu connu alors en France, il composa une cinquantaine d'opéras, de caractère italien pour la plupart, qui furent joués surtout en Angleterre où il s’était établi. Mais la véritable gloire d'Haendel fut dans ses oratorios. A côté de l'opéra proprement dit s’était formé l'opéra buffa, où la verve italienne excellait. Il se mêla en France aux différents genres exploités par le Théâtre de la Foire (voir Théâtre), vaudevilles à couplets, comédies à ariettes, parodies d'opéras, plus ou moins agrémentés de jongleries, de pantomimes et de danses. Tout cela donna naissance à l'opéra comique. Le genre fut appelé bien improprement « éminemment français », car ses chefs-d'œuvre, la Serva Padrone, les Noces de Figaro, le Barbier de Séville, le Mariage secret, sont de musiciens étrangers : Pergolèse, Mozart, Rossini ct Cimarosa. L'opéra comique français n'a fourni que des comédies trop mauvaises pour être représentées sans musique, et sa musique est des plus médiocres, très souvent inférieure à celle de l’opérette dont le genre, moins prétentieux, a plus de verve et de gaieté. Mais l' opéra comique convenait remarquablement à la distraction des bons bourgeois qui ne demandaient à la musique que le « plaisir de l'oreille » ; aussi eut-il un succès considérable pendant plus de cent ans. Il eut même deux théâtres à Paris, à la fin du XVIIIème siècle, dans les salles Feydeau et Favart. Son répertoire était abondamment pourvu par une foule de musiciens dont les plus connus furent Duni, Philidor, Monsigny, Laruette, créateurs du genre, puis Grétry, Dalayrac, Nicolo, Méhul, Lesueur, Boieldieu, Hérold, Auber, Halévy, A. Adam, Maillart, Meyerbeer, Flotow, Massé, A. Thomas, et plusieurs parmi les contemporains. Gluck, en renouvelant l'antiquité musicale par des moyens modernes où s’étaient essayés déjà Carissimi et Métastase, Mozart, en mettant dans les formes italiennes de son Don Giovani les accents les plus profonds des pulsions humaines, avaient ouvert la voie à l'opéra romantique. Beethoven en produisait le premier chef-d'œuvre, Fidelio, en 1822, et Weber en donnait le modèle définitif dans Freychutz, en 1823. Auber, Meyerbeer, Halévy suivirent à des degrés de valeur bien différents la voie de Weber. Ils furent continués par F. David, Gounod, Reyer, Saint Saëns, Massenet, qui s'adaptèrent avec plus ou moins de bonheur à la « musique de l’avenir » dont Berlioz et Wagner furent les deux protagonistes. En même temps, l'opéra italien continuait sa brillante carrière avec Spontini, Rossini, Bellini, Mercadante, Donizetti, Verdi, pour échouer, depuis trente ans, dans ce lamentable vérisme où il patauge toujours, encouragé par un succès de mauvais aloi. Les Sacra Rappresentazione, ou mystères, qui avaient (donné naissance à l'opéra profane, se continuèrent durant un certain temps dans l'oratorio. Il fut à l'origine un opéra religieux avec chant, chœurs, orchestre, danse, et toutes les attractions du costume et du décor. Le nom de ce spectacle, « oratorio », lui vient de l'église de l'Oratoire où les Oratoriens l'organisèrent au XVIème siècle, sous l'impulsion du fondateur de leur ordre, Philippe de Néri, pour attirer les fidèles. Le genre se développa au XVIIème siècle, en Italie, et son premier grand compositeur tut Carissimi, auteur de nombreux ouvrages dont les sujets furent puisés dans la Bible ; mais ce fut Haendel qui lui fit atteindre sa plus complète expression dans la grandeur de la pensée et la beauté de la forme. Haendel était physiquement un géant, il le fut aussi comme artiste. Il lui fallut une force et une Énergie extraordinaires pour triompher dans la lutte qu'il soutint en Angleterre où l'on fit de lui un dieu a près l’avoir abreuvé d'avanies. L'oratorio prit avec lui les proportions des grandes œuvres dramatiques et cessa d'être un spectacle ; il devint de la musique pure exécutée au concert. Son intérêt, dépouillé du mouvement et de la décoration scéniques, n'exista plus que dans la musique et l'interprétation des chanteurs et des instrumentistes. Haendel composa une vingtaine d’oratorios, véritables cathédrales de l'architecture musicale, tant par la majesté et l’harmonie de leurs proportions que par la beauté de leurs lignes et de leur expression. Israël en Egypte, le Messie, Samson., Joseph, Judas Macchabée sont les plus connus. Dans le même temps qu’Haendel, J. S. Bach composait la Passion selon Saint Mathieu, la Passion selon Saint Jean, une Nativité et l’oratorio de Pâques. L'oratorio devint l’élément le plus important des grands concerts appelés « spirituels » donnés dans les églises ou les salles de concert plus ordinaires, et de nombreux musiciens en écrivirent. Haydn produisit sa création ; Beethoven, le Christ au Mont des Oliviers. Le genre avait été continué en Italie par Jomelli, Scarlatti, Salieri, Sacchini, Cimarosa. Il fut traité en France par MondonvilIe, Rigal, Cambini, Gossec, Berton, Lesueur et, en Allemagne, par Mendelssohn, Spohr, Hiller, Himmel, Kiel. Berlioz composa l'Enfance du Christ, Félicien David, Moïse au Sinaï et l’Eden, Gounod, Rédemption et Mors et Vita ; César Franck, Ruth, Rédemption, les Béatitudes ; Paladhile, les Saintes Maries de la Mer ; G. Pierné, Saint François d’Assise. D'autres encore, jusqu'aux Œuvres récentes d'Honegger, le Roi David et Judith illustrèrent le genre. La musique de concert, développée depuis le XVIIIème siècle dans les formes instrumentales, fut longtemps de la musique vocale pure. Les gréco-latins de la dernière période avaient connu une musique de concert indépendante de la voix humaine, et jouée dans des salles appelées odéons par des instrumentistes plus ou moins nombreux. Mais c'est de la chanson que sortit le concert d’oreille. Les premiers furent en Italie ceux de la musica da samera ou musique d'ensemble uniquement vocale, sans accompagnement instrumental. La Renaissance fut la grande époque de cette musique avec les madrigaux des Palestrina, Marcuzio, Monteverde, Ge produisit la cantate. Elle fut introduite en France à l'occasion des concerts de musica da camera que Mazarin y fit donner par la troupe de musiciens venue de Rome et dont la célèbre chanteuse, Léonore Baroni, était la grande virtuose. R. Rolland a le premier raconté les origines de la cantate qui sont du XVIIème siècle. Elle naquit de l’introduction dans le madrigal du chant solo et de son développement grandissant aux dépens du chant polyphonique. Elle suivit ainsi la même phase que l'opéra, ce qui explique la communauté de leur création par les mêmes musiciens, Manelli, Ferrari, les frères Mazzochi, Monteverde dont le combat de Tancrède et de Clorinde, chanté dès 1624 à Venise, est une vraie cantate. Après 1649, ce genre pris un développement rapide, grâce surtout à Carissimi. L'un des premiers, il introduisit dans la cantate l’accompagnement du clavecin et l'alternance de cet instrument avec les voix. Mais l'intérêt musical n'était toujours que dans la voix qui conservait la prédominance. Il se déplacerait de plus en plus par la suite en suivant le progrès instrumental. Pergolèse ajouterait des violons à l’accompagnement du clavecin, puis la cantate de plus en plus développée avec de nombreux soli, chœurs et orchestre deviendrait à la musique profane ce que l'oratorio serait à la musique religieuse. Ils seraient même souvent confondus. C'est particulièrement dans la cantate que la musique mondaine, aristocratique, trouva sa forme. Réservée aux concerts de la musica da camera qui se donnaient dans les salons et dans l'intimité d’auditoires composés des princes et de leurs familiers, elle devait surtout refléter les conventions de cette société spéciale, les apparences brillantes et superficielles du « bon goût » et du « bel esprit ». Elle se perfectionna pour cela dans la technique musicale, mais elle perdit la vérité dramatique qu’elle avait d'abord exprimée et, dès Carissimi, si elle fut un chef-d'œuvre de construction et d'élégance musicale, elle s'égara de plus en plus dans la fadeur sentimentale. Elle trouva alors son plus brillant écrivain dans J.-B. Rousseau qui fut le poète le plus dépourvu de vérité dans les sentiments. Carissimi, Rossi, Cesti furent au classicisme musical ce que furent Voiture et Chapelain au classicisme littéraire. Monteverde et Cavalli, qui conservèrent à la musique le sentiment de la vie, en furent le Molière et le La Fontaine. Après Carissimi, les plus célèbres auteurs de cantates furent Stradella, dans le même siècle, puis, au XVIIIème, Scarlatti qui fit prendre au genre sa forme classique définitive, Pergolèse, Metastase, poètemusiciens français de la fin du XVIIème siècle et ceux du XVIIIème : Campra, Colasse, Clérembault dont l'Orphée eut un succès considérable, Mouret, Bernier, Montéclair, Rameau, Colin de Blamont, donnèrent à la cantate toute sa majesté classique. J.-S. Bach et Haendel firent sortir la cantate des salons ; ils en composèrent de religieuses et leur donnèrent les développements symphoniques qui les feraient confondre avec l'oratorio. La Fête d'Alexandre de Haendel, les Saisons, de Haydn, sont souvent considérées comme des oratorios. Mozart composa plusieurs cantates. Beethoven donna dans ce genre Adélaïde et Armide. L'inspiration abondante de Méhul trouva un plus heureux emploi dans la cantate que dans l'opéra. La Révolution favorisa le genre. Les hymnes dont elle fit le sujet furent de véritables cantates exécutées avec soli, chœurs et orchestre dans les théâtres et dans les fêtes publiques. Certains de ces hymnes étaient joués à chaque représentation théâtrale. Un arrêté du Directoire du 4 janvier 1796 prescrivait « à tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles de Paris, sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer chaque jour, par leur orchestre, avant la levée de la toile, les airs chéris des Républicains, tels que la Marseillaise, Ça ira, Veillons au salut de l'Empire, Le Chant du Départ ». Les principales cantates révolutionnaires furent : l'Hymne pour le 14 juillet, de Chénier et Gossec, l'Hymne à l’Etre suprême, de Désorgues et Gossec, l’hymne à la République pour le 1er vendémiaire, musique de Jadin, le Chant de victoire, de Méhul, l'Hymne pour la fête de la jeunesse, de Cheru Chant du 10 août, de Catel, l'Hymne pour la fête de l’agriculture, de Lesueur, l'Hymne pour la fête de la vieillesse, de Lesueur, le Chant du 1er vendémiaire, de Chénier et Martini, l'Hymne du 20 prairial, de Gossec, l'Hymne à la Nature, de Gossec, l’Hymne du18 fructidor, l’hymne à la Raison, l’Hymne pour la fête des Epoux, le Chant funèbre, tous quatre de Méhul, l’Hymne à la statue de la Liberté, de Gossec, l’Hymne funèbre du général Hoche, de Cherubini, l’Hymne à la Liberté, de Gossec, le Chant de Vengeance, de Rouget de l'Isle, etc... Depuis la Révolution, la cantate, complètement délaissée comme musique de chambre, est devenue un genre de plus en plus froid et ennuyeux. Réservé à des cérémonies officielles et aux concours du Prix de Rome. En Allemagne, la chanson transmit son caractère populaire au choral. Il fut le chant de la Réforme et, autant que celui de la nouvelle religion, le chant de guerre des paysans révoltés. C'est dans la bouche de ces paysans qu'il prit toute son ampleur en s'élevant vers un Dieu libérateur au-dessus de toutes les églises. Le « rempart qu'est notre Dieu » du choral de Luther fut chanté par le peuple, autant contre ses persécuteurs protestants que catholiques. Luther avait compris la valeur éducative de la musique, sa puissance d'entraînement et d'enthousiasme sur les foules ; il savait qu'elle ferait plus pour la Réforme que toutes les prédications. Il la voyait « apparentée à la théologie ». Il avait constaté que dans la Bible « la vérité s'échappe en psaumes et en hymnes ». Il n’était pas comme les Anabaptistes anglais qui voulaient détruire tous les arts. Il disait de la musique : « Qui la connaît est de bonne race. Ceux qu'elle n’affecte pas, je les prise autant que cailloux, autant que billes de bois ». Il voulait qu'on y exerçât la jeunesse et repoussait le maître d'école qui ne saurait pas chanter, les ministres qui n'auraient pas appris à s'appliquer de leur mieux à la musique (Elie Reclus, La doctrine de Luther). Les premiers chorals furent des airs populaires adaptés à des paroles religieuses, comme il s'était produit pour les chants d'église ; mais alors que ceux-ci, composés sur des paroles latines incompréhensibles au peuple et de plus en plus enveloppés de formules rituelles, avaient été peu a peu réservés au culte, le choral, chanté dans le langage vulgaire fut le chant populaire par excellence. Il le demeura tant qu’il exprima les espoirs révolutionnaires et soutint la lutte pour la liberté. Quand le peuple fut vaincu et la liberté jugulée une nouvelle fois, le choral privé de l’enthousiasme populaire se momifia dans les temples avec les formules d'un protestantisme qui ne protestait plus et faisait de Dieu le rempart des riches. En France, le choral ne fut qu'aristocratiquement représenté par les Psaumes, traduits par Clément Marot, Th. de Bèze, et mis en musique par Claude Goudimel. Mais, en Allemagne, il exprima le caractère et l’âme du peuple tout entier. Après l'échec révolutionnaire, il prit des formes nouvelles. De la première, uniquement mélodique et qui resta dans l'église comme le plain-chant, il passa à toutes celles de l’harmonie. L'activité des musiciens allemands et leurs recherches d’une expression incessamment renouvelée, ouvrirent le champ du plus grand progrès musical qui se fît dans les XVIIème et XVIIIème siècles et qui est la plus belle gloire de l’Allemagne. Il semblait que les ultimes hauteurs avaient été atteintes avec les chefs-d’œuvre, d'ailleurs toujours indépassés, de la polyphonie vocale souveraine jusque là. La musique instrumentale allait s'élever aussi haut en même temps qu'elle multiplierait l'infini les moyens d'expression au point qu'elle ne cesserait pas d'en découvrir de nouveaux encore aujourd'hui. Si l'homme a inventé depuis très longtemps des instruments de musique, il y a à peine trois siècles qu’il existe une musique instrumentale ayant une vie propre, indépendante de la musique vocale. Les instruments sonores avaient été cherchés par l'homme pour imiter les voix de la nature et donner plus de puissance à la sienne. Ils servirent ensuite à accompagner le chant humain pour multiplier et varier ses effets, mais tout en restant étroitement sous sa dépendance. La forme antique de cet accompagnement était la mélopée, du nom que les Grecs donnaient aux règles générales de l’harmonie, du chant et de la déclamation. Dans les temps modernes, la mélopée fut la notation de la déclamation, puis la première forme du récitatif tant qu'il ne fut pas accompagné d’un véritable orchestre et qu'il conserva le caractère régulier de la déclamation. Les récitatifs des œuvres d’Haendel, Mozart, Gluck, Méhul, Bellini, sont les formes les plus parfaites de la mélopée moderne.

Elle disparut, ou ne fut plus qu’un archaïsme, lorsque le drame lyrique donna à l'orchestre une vie mélodique parallèle à celle du chant vocal, ou dominante, en faisant passer le drame dans l’orchestre et en ne considérant plus la voix que comme une partie fondue dans l'ensemble orchestral. Ce furent Haendel et Bach qui apportèrent à la musique instrumentale une vie propre, indépendante de la musique vocale. Les organistes de la fin du XVIème siècle et du commencement du XVIIème s'étaient inspirés des progrès de la polyphonie vocale de leur temps. Quand la musique instrumentale voulut chanter elle-même sans le concours de la voix ou parallèlement à elle, la mélodie lui en fournit les moyens en lui donnant une expression indépendante. Le chant fut à l’orchestre comme chez les chanteurs ; la musique n'avait plus besoin de la voix humaine pour chanter. Les premiers progrès dans cette direction furent dus à l'italien Fuscobaldi, aux français Chambonnières et Couperin, aux allemands Froberger et Buxtehude. Ce fut l'œuvre du XVIIème siècle de préparer la musique instrumentale, tant dans son expression que dans sa technique ; la révolution de Haendel et de Bach l’élèverait aux hauteurs atteintes par la musique vocale et lui ouvrirait un champ illimité. Haendel et Bach furent les véritables initiateurs de la musique moderne. Le plus merveilleux de la révolution qu'ils déterminèrent fut dans l'incroyable multiplication des genres de la musique purement instrumentale, au point que l’imposant ensemble des chefs-d’œuvre de Bach contient toute la musique ; « son évolution moderne était terminée dès 1750 » (H. Quittard). Devenue capable de vivre sur son propre fonds, d’avoir son existence et son expression propres, la musique instrumentale eut devant elle les perspectives sans limites de la musique de chambre, succédant à la musica da camera, puis celles de la fugue à laquelle Bach apporta une étonnante virtuosité, enfin, celles de la symphonie. La fugue permettrait de varier les thèmes ; la symphonie introduirait une variété encore plus grande de développement et d'expression en même temps que d’utilisation des instruments. La musique de chambre avait commencé sa carrière dans l'accompagnement du madrigal et de la cantate ; elle se libéra complètement de la voix avec la sonate, le concerto, le trio, le quatuor et autres pièces uniquement instrumentales. La sonate, composition pour piano seul ou pour deux instruments, était, en Italie, d'église on de chambre. Celle de chambre était une suite de morceaux de danses. Elle prit un autre caractère en Allemagne où Ph.-Emmanuel Bach lui donna la division en trois parties qu’elle a gardée. Le caractère de la sonate se retrouve avec plus de variété dans le trio, le quatuor, le quintette et autres œuvres pour instruments plus ou moins nombreux, arrivant à former de petites symphonies, tels le septuor, de Beethoven, la Sérénade nocturne pour huit instruments, de Mozart, la Rhapsodie pour six instruments, d'Honegger, l’Aubade pour piano accompagné de dix-huit instruments, de Francis Poulenc. Le concerto était d'abord la symphonie de trois instruments prépondérants que d’autres accompagnaient : il est devenu la symphonie de tout un orchestre joint à un instrument solo. Haendel et J.-S. Bach furent grands dans tous les genres de la musique de chambre, puis Haydn et Mozart ; mais Beethoven l'éleva aux hauteurs les plus sublimes de la musique, dans ces régions où « elle se tient si haut qu’aucune raison ne peut siéger à ses côtés, où elle produit des effets qui dominent tout et dont personne n'est en état de rendre compte » (Gœthe). La symphonie occupa au concert une place prépondérante à partir de Haydn qui en fut appelé « le père » et en donna, dans la forme, les plus parfaits modèles. Il en a composé un grand nombre dont on ne joue plus, à grand tort, que quelques-unes, toujours les mêmes. La symphonie de Haydn est le type classique du genre par la science du développement des idées et de la richesse des effets. Au point de vue des sentiments, elle a la sécheresse de la période classique. Mozart mit dans la symphonie une émotion bien supérieure, mais sa technique est peut-être moins impeccable. Il possédait la puissance et le sentiment dramatiques qui manquaient à Haydn et qui rendent son théâtre si émouvant. Il annonça cette humanité qui remplit l’œuvre de Beethoven dont la sincérité, le don fougueux de soi, l’amour de la ature et des hommes, rompirent avec les conventions du classicisme. Beethoven fut un novateur, tant dans l’esprit que dans la forme, un hérétique et un révolté que le monde musical officiel mit un siècle à comprendre et à adopter. Aujourd’hui, on le dit dépassé! Ceux qui émettent cette opinion sont de la même école que ceux qui lui reprochaient ses audaces. Comme Rousseau en sociologie, Beethoven demeure l’éternel précurseur dont la pensée est toujours jeune parce qu’elle est l’éternelle expression de l’âme humaine délivrée des conventions fausses et hypocrites. En France, on ne commença à découvrir Beethoven que vers 1830, grâce au mouvement romantique qui recherchait ses affinités dans toutes les branches de l’art. Le romantisme de Beethoven rejoignait un Michel Ange et un Shakespeare par-delà toutes les formules, et il n'y eut guère alors qu'un Berlioz pour le comprendre et le sentir profondément. Un faux esprit, celui d’un romantisme de façade et de parade qui faisait la vogue de l'opéra, entretenait cette incompréhension dont subirent les effets Weber lui-même, malgré ses succès, et davantage encore Schumann et Schubert, puis, malgré leur caractère plus français, Berlioz, César Franck et tous ceux dont l'art a été de sensibilité profonde plus que d’éclat superficiel. Car le romantisme français ne fut pas musical. La musique pure, c’est à dire la musique de chambre et la symphonie qui n'étaient pas de caractère dramatique, n'existèrent pas en France jusqu’au moment où la musique instrumentale s'imposa à côté du bel canto, c'est-à-dire jusqu'à l'avènement de ce qu’on a appelé « la musique de l'avenir ». On commença alors à comprendre Beethoven, et avec lui Schuman, Schubert et toute l'œuvre symphonique ; mais aujourd’hui encore, auprès du « grand public », un « air de bravoure » couronné d’un ut de poitrine, des vocalises apprises à ce que Berlioz appelait « l'école du petit chien », ou un concerto avec des acrobaties sur la chanterelle ou le clavier, l'emportent toujours sur la plus émouvante pensée exprimée par une sonate ou une symphonie. Il est des gens qui ont eu besoin de passer par Wagner, de subir sa discipline les obligeant à écouter l'orchestre, pour écouter et comprendre Beethoven. Haydn et Mozart ont créé 1'orchestre moderne, donnant ainsi à la musique son moyen d’expression le plus étendu. Beethoven lui a apporté la liberté sans rivages, celle de la pensée et celle de l'art. Les énormes masses orchestrales qui ont été réunies après eux, les variétés infinies des rythmes et des timbres inventées depuis, n'ont le plus souvent servi qu'à masquer le vide d'une véritable pensée musicale, à créer un « dynamisme » factice ; elles ont pu multiplier les moyens et la puissance de l'expression, elles ne l'ont pas rendue plus parfaite que l'orchestre réduit d'Haydn et de Mozart, plus émouvante et plus humaine qu'une sonate de Beethoven.

MUFLISME n. m. Encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 


Néologisme qui vient de mufle, nom donné à la partie nue terminant le museau de certains animaux : le mufle du lion du bœuf, etc... Le langage populaire a appelé mufle un visage laid, vieilli, désagréable. Saint-Amant a parlé de « ... la ruelle de lit Où Madame s'ensevelit Loin du jour, de peur qu’on ne voie Que son mufle est une monnoye Qui n’est plus de mise en ce temps! » Avec plus d'extension, mufle est devenu une forme de mépris et une injure à l'adresse d'un individu brutal, malappris, désagréable. Molière, dans le Dépit Amoureux, a fait dire, contre un personnage exaspérant par la sénilité de ses propos : « Chien d'homme! Oh! que je suis tenté d'étrange sorte De faire sur ce mufle une application ». Dans Tartufe, Orgon, non moins exaspéré par M. Loyal, donnerait volontiers les cent plus beaux louis qui lui restent encore pour : « Pouvoir, à plaisir, sur ce mufle asséner Le plus grand coup de poing qui se puisse donner ». Ces détails ne sont pas superflus quand on voit ceux qu'on peut appeler « les mufles du nationalisme », attribuer aussi tendancieusement qu'inexactement pour le seul besoin de la propagande haineuse qu'ils poursuivent, une origine de leur crû au mot mufle qu’ils écrivent pour la circonstance avec deux f. Dans le Figaro du 18 février 1926, il a été raconté que la qualification de muffle, donnée aux personnes, ne viendrait pas du mufle d'un animal mais aurait été employée en 1815, par les Parisiens, du nom du général prussien von Muffling, qui avait particulièrement excité leur mépris par sa vanité grossière et ses procédés brutaux. C'est ainsi que les nationalistes écrivent l'histoire. Nous avons vainement cherché dans des ouvrages sérieux une confirmation de cette origine du mot mufle et un emploi de muffle. Nous avons seulement trouvé, sur le baron Muffling, qu'il se montra fort arrogant en réclamant, au nom des « Alliés », la restitution des œuvres d'art et de bibliothèque dont leurs pays avaient été dépouillés par les armées de Napoléon. Von Muffling fut peut-être un mufle ou un muffle, mais autrement mufles que lui furent ces princes, rentrés en France dans ses fourgons, qui ne se rétablirent sur « leur trône » qu'à la faveur de son arrogance, et tous leurs partisans pour qui la défaite et l'humiliation de la France furent des motifs d'allégresse et de profit. Voici, d'après Louis Blanc, dans son Histoire de Dix ans, ce que l'on vit à Paris, lors de l'entrée des « Alliés » : « Une foule de femmes élégantes attirées aux fenêtres, saluaient avec des cris le passage des vainqueurs et agitaient des écharpes en signe d'allégresse ; les riches préparaient leurs appartements les plus somptueux pour y recevoir les officiers anglais ou prussiens ; et les marchands, dans l'ivresse d'une joie cupide, étalaient à l'envi ce qu'ils avaient de plus précieux... On dansa sur le gazon des Tuileries... Pour dernier trait d'avilissement, les vaincus se laissèrent gorger d'or par les vainqueurs... Les marchands décuplaient leurs recettes habituelles ; tous les jeunes officiers avaient des maitresses coûteuses, des loges au théâtre, des dîners chez Véry. C'est de cette année 1815 que datent la plupart des fortunes marchandes de la capitale ». Jusqu'à ces derniers temps, l'Académie Française ignorait, comme le Figaro, l'usage populaire du mot mufle, appliqué aux personnes. Elle lui a fait récemment une place dans son dictionnaire et elle l'a défini ainsi : « Homme dont le caractère est un mélange de cynisme et de brutalité ». Elle a admis aussi le néologisme muflerie, d'emploi non moins courant qui qualifie les agissements du « mufle ». L'Académie a-t-elle eu peur de se compromettre par une définition plus complète et plus précise, en un temps où le mufle et la muflerie sont tellement répandus qu'ils sont arrivés à caractériser une époque de l'humanité, comme nous le verrons plus loin? J. de Pierrefeu avait déjà défini le mufle actuel que paraît vouloir ignorer l'Académie : « Tout individu qui n’a aucune notion du respect d'autrui, qui cherche uniquement son intérêt ou son bien-être, les autres dussent-ils en pâtir. Bref, c'est l'égoïste doublé du malotru et du pignouf ». Pour le mufle, le contrat social est unilatéral ; il en veut les bénéfices, mais il en laisse les charges aux autres. « Chacun pour soi et chacun chez soi », disait son prototype le plus complet, M. Thiers. On peut admettre, à la rigueur, que l’individu ayant réussi à s'installer dans un parasitisme avantageux, demeure indifférent au sort des autres ; ce n'est pas lui qui a fait le monde, et il n'a pas demandé à y venir. Mais le mufle ne se borne pas à cette indifférence. Bien pourvu pour, lui-même, il s'indigne que d’autres ne soient pas satisfaits et réclament. Il prétend même avoir droit à la reconnaissance et à l'amour de ceux qu'il malmène et qu'il dépouille. Durant la guerre, confortablement « embusqué », il dénonçait les « défaitistes » qui réclamaient la paix. Valet de plume des puissants, il morigène « les grincheux de profession et les grognons de vocation ». Il classe parmi les « hargneux » ceux qui ne font pas leur cour aux fripons satisfaits et ne sollicitent pas leur sportule. Le mufle, maître ou larbin, n'a pas le sens du ridicule et manque de la plus élémentaire circonspection. La Fouchardière, commentant la définition académique, s'est exprimé ainsi : « La muflerie n'est pas dans le caractère. On ne naît pas mufle. On le devient par la vertu de l'éducation ; ce n'est pas une façon d'être, c'est une façon de se tenir en société... Jamais on ne dit d'un homme grossier, primitif, qu'il est un mufle. La muflerie est l'acquisition récente et avantageuse d'une civilisation avancée. L’homme grossier, dès l'abord, révèle sa brutalité cynique ; à le fréquenter, après l'avoir supporté, on peut découvrir par la suite qu'il est loyal et bon sous des dehors peu engageants. Le mufle est ordinairement un monsieur bien élevé ; toujours un monsieur bien habillé. Il se présente sous l'aspect le plus séduisant : et c’est à l'usage qu’on finit par le connaître... Il spécule sur tous les inconnus et, du jour au lendemain, ne connaît plus ceux dont il n'a plus rien à tirer. Le mufle est un personnage qui manque de mémoire ; il oublie les promesses qu'il a faites et les services qui lui furent rendus. Il pratique l'art des préparations, qui est l'art de se faire valoir, mais n'apporte aucun ménagement dans l'art de laisser tomber... Il montre une telle force sereine que ses victimes ont parfois des inquiétudes qui prennent la valeur de vagues remords, et qu'elles se demandent : « Qu'est-ce que je lui ai donc fait? » ». Ce sont là les caractéristiques du mufle et de la muflerie considérés individuellement. Mais au-dessus il y a leurs manifestations collectives qui les ont généralisés, variés, étendus à l'infini et leur ont fait prendre un caractère social. Comme la mode, qui est souvent une de ses formes, la muflerie se répand alors chez un nombre de plus en plus grand d'individus même mal habillés, qui y trouvent aises et profits, et d’inconscients qui la pratiquent avec une parfaite innocence croyant bien faire puisqu'ils font « comme tout le monde ». L'homme grossier, primitif, qui ignore les mensonges conventionnels avec la manière de s'en servir, et qu’on appelait un « héros » quand il « nettoyait les tranchées », ne comprend plus lorsque, ayant assassiné hors des circonstances rituelles, il se voit envoyé au bagne ou à la guillotine. Le « nervi », que son audace et son absence de scrupules, s'exerçant tour à tour en marge ou avec la complicité du code, ont érigé parmi les ventres solaires et les consuls de l'ochlocratie, s'étonne de se trouver un jour devant une chose interdite qui lui causera des ennuis. C'est la somme des mufleries conscientes et inconscientes qui fait le muflisme. Ce mot, muflisme, a été employé pour la première fois, croyons-nous, par Flaubert, quand il a dit : « Paganisme, christianisme, muflisme, voilà les trois grandes évolutions de l’humanité ». Rarement, invention d'un néologisme fut aussi heureuse. Muflerie manquait d’envergure dans le triple sens intellectuel, moral et social que voulait exprimer Flaubert. Il voyait, dans cette troisième grande évolution de l’humanité, le règne du « bourgeois » de celui qui ne se borne pas à « penser bassement », mais qui agit de même, égoïstement, férocement, à l’encontre de toute grandeur, de toute bonté, de toute beauté, de tout idéalisme. Le muflisme, c'est le triomphe du moi-égoïste sur le moi-humain. C'est la multiplication de cet individualisme qui dit : « Moi d’abord!... les autres s’il en reste ». C'est le puffisme appuyé sur l'argent et l’absence de scrupules. C'est la suppression de toute aménité dans les rapports sociaux. C’est la muflerie élevée à la hauteur d'un principe et d'une institution, par la loi de la majorité. C'est la muflerie, bien ou mal habillée, instruite ou ignorante, de race et de nation, de caste et de classe. Certes il y eut des mufles dans tous les temps, et aussi dans tous les pays, quoique prétendent leurs « professeurs d'énergie », les Barrès pour qui « gentillesse » n'est que chez eux, « barbarie » que chez les autres ; mais il appartenait à notre temps de réaliser dans sa plénitude, on peut dire spécifique et constitutionnelle, la muflerie qui est le muflisme et nous fait assister à cette troisième évolution de l’humanité dont Flaubert, et Renan avec lui, ont été les clairvoyants prophètes. Des gens se préoccupent de donner un nom à l'époque actuelle, ils font des enquêtes à ce sujet. Ce nom, Flaubert l'a trouvé il y a soixante ans ; c'est le muflisme. L'époque en a commencé il y a un siècle, elle est aujourd’hui dans son plein épanouissement. Le muflisme est la marque, le vice rédhibitoire peut-on dire, de la fausse élite dirigeante qui s'est éduquée à rebours, hors des voies de l’intelligence et de la conscience de la véritable élite. Il a toujours été la tare des « parvenus » ne sachant pas se montrer dignes de leur fortune en s'élevant intellectuellement et moralement en même temps que socialement. Ses oscillations ont suivi celles des formes sociales suivant qu'elles étaient plus ou moins soumises à la fausse élite. Mais c'est dans les formes dites « démocratiques » que sa courbe a toujours été la plus élevée. Ceci parait paradoxal en raison de la supériorité de principe de la démocratie sur l'aristocratie. Les faits sont là, indiscutables. La fausse aristocratie n'a que les tares de l’aristocratie ; la fausse démocratie ajoute aux tares de l'aristocratie celles de l'ochlocratie. Si toutes les formes dirigeantes de la fausse élite ont à leur base la ruse, la violence et l'arbitraire, du moins les théocraties et les autocraties ne reposent-elles par leur pouvoir sur un fallacieux respect des droits de l'homme! Le muflisme aristocratique a son explication, sinon son excuse, dans la prétendue supériorité qu'il tient de Dieu, de la puissance ou de la fortune. Il ne prétend pas faire le bonheur de tous les hommes ; l'assentiment du « suffrage universel » lui est tout à fait indifférent et il a au moins cette franchise de ne pas le solliciter tout en le méprisant. Le droit du plus fort qu'il applique est la conséquence de ses principes ; il n'a pas l'hypocrisie de dire que ce droit lui vient de ses victimes qui le lui ont conféré. « Avoir des esclaves n'est rien ; mais ce qui est intolérable, c'est d'avoir des esclaves en les appelant citoyens », a écrit Diderot. Quelles que soient les prétentions à une supériorité de sang, de caste ou d'élection dont l'humanité a toujours subi la tutelle artificieuse, aucun homme n'est jamais sorti des cuisses d'un Jupiter. Tous sont passés par le même moule et sont venus au monde aussi nus. Il n'en fut jamais dont l'origine eût été différente de celle de ce vilain dont on disait avec dégoût au moyen âge qu'il était « un être puant sorti du pet d'un âne ». Mais il y a eu de tout temps ceux dont les qualités d'esprit et surtout de coeur, dont la générosité de sentiment et la droiture de conscience, ont fait une élite réelle, une véritable aristocratie qui s'est rencontrée dans toutes les conditions sociales. Il n'y a pas de noblesse de sang, de race et de caste, mais il y a une noblesse de l'âme que peut posséder, ou se former, le plus pauvre, le plus socialement déchu. Les parvenus qui ne savent pas acquérir la noblesse de l’âme restent des « êtres puants », c'est à dire des mufles, quelles que soient les hauteurs qu’ils atteignent. Le vilain - et tous furent des vilains à l’origine – pouvait acheter « blason, lambel, bastogne », se changer en grand bourgeois, en patricien, en magistrat, être dans ses maisons somptueuses le commensal des rois, couvrir ses femmes et ses filles de vêtements si riches que des reines en pâliraient de jalousie, devenir lui-même évêque, prince, pape, empereur : il demeurait « un être puant sorti du pet d’un âne » s’il conservait l’âme d’un mufle. Et il peut aujourd’hui, par la faveur démocratique, étaler la bedaine précieuse d’un roi du dollar, du cochon ou du pétrole, montrer l’insolence d’un « capitaine d’industrie » ou d’un « fermier général de l’estomac national », il peut-être président de République, ministre, député, sénateur, ambassadeur, maréchal, académicien : il reste toujours le même « être puant » s’il ne sait exercer sa puissance et son intelligence que dans les voies du muflisme. C’est moins que jamais en la circonstance, l’habit qui fait le moine. Le muflisme de la théocratie et de l’autocratie est particulier à certaines classes privilégiées. Celui de la démocratie s’étend à toutes les classes, lorsqu’elle en laisse subsister. La muflerie des parvenus y est renforcée de la muflerie de tous ceux qui cherchent à parvenir à leur tour par les mêmes moyens, l’éducation faussement démocratique n’ayant, le plus souvent, remplacé dans leur cervelle les mensonges anciens que par des mensonges nouveaux, au lieu de leur apprendre l’usage de la raison et la pratique de la liberté. Comment expliquer sans cela le spectacle actuel, que donne surtout la jeunesse, de la divinisation de la richesse par laquelle « on obtient tout », même des diplômes d’intelligence alors qu’on n’est qu’un crétin, de la soif de « réussir » sans contrôle des moyens, de l’exaltation de la force par les sports et par la guerre, du mépris de toute pensée qui n’aboutit pas à des succès d’argent. Comment comprendre ce vertige qui entraîne les hommes vers toujours plus de vitesse, de bruit, d’éclairage violent, d’agitation trépidante et hurlante ; ce besoin de jouir abondamment, intensément, sans discernement, à la façon d’un ivrogne que la crainte de ne pas assez boire ferait se noyer dans une cuve de vin? Des gens qui ont fait le tour du monde en avion, parcouru des milliers de kilomètres en automobile, ne savent que répondre si on leur demande de dire leurs impressions. Ils sont allés si vite!... au risque d’écraser des gens, de se tuer eux-mêmes, de causer des catastrophes ; mais ils ne cherchaient pas et ils n’ont pas vu autre chose. Certes, la succession rapide des découvertes scientifiques les plus étonnantes a été pour beaucoup dans la formation de ce nouvel « état d’âme » ; mais s’il n’y avait pas eu déjà dans les cerveaux un détraquement latent que ces découvertes précipiteraient, on n’assisterait pas aujourd’hui à ce spectacle effarant qui multiplie le champ de la pathologie. De même que l’immense développement du machinisme industriel a aggravé l’esclavage ouvrier au lieu de le soulager, les inventions modernes : télégraphie, téléphonie, télévision, phonographie, cinématographie, automobilisme, aviation, navigation sous-marine et cent autres, ont développé à l’infini des activités inutiles, le surmenage, l’abrutissement, et n’ont apporté à l’homme qu’un illusoire bien-être. C’est à une véritable faillite qu’ont abouti ces inventions au point de vue humain ; mais ce n’est pas à cette faillite de la science que Mr Brunetière prétendait constater, c’est à celle de la conscience humaine. Elle est l’œuvre du muflisme et elle est d’autant plus lamentable que jamais l’homme n’eut tant de possibilités de réalisation de ses plus beaux rêves. Le muflisme a fait une turpitude de la rayonnante utopie.

L’aristocratie cantonne son muflisme dans les manifestations d’un nombre limité de mufles venus d’une lointaine révélation divine ou des croisades. Celui de la démocratie est ouvert comme une halle, un marché, à tous les chalands qui peuvent se payer le luxe d’être des mufles, aux « drôles venus de la plus sordide populace, du maquerellage et du stellionat à la richesse en même temps qu'aux « bons principes », aux « mignons opulents, retraités et pieux », aux « prêteurs à la petite semaine tombés dans la dévotion et le patriotisme » à toutes ces « charognes », comme les a appelées Laurent Tailhade dans son Pays du Mufle, pour lesquelles il ne voulait pas écrire mais dont il a fait si crûment la peinture d'après le Satiricon de Pétrone. Zeller, dans ses Entretiens sur l’Histoire, a tracé le tableau suivant de leurs mœurs au temps de Rome : « Enflés des noms redondants de Raburrus, Pagunius ou Tarrasiusus, dans leurs robes de soie et d’or, ils ne savent qu’énumérer leurs biens, villas, fermes, etc. Ils n’ont d'amis, de clients, que parmi le personnel des cirques et des théâtres ; de bibliothèques que pour les tenir closes comme des tombeaux ; de voitures que pour ébranler le pavé des rues, de valets que pour en faire montre au milieu de Rome. S'ils donnent des repas, c'est pour faire peser dans des balances les poissons de leur table et pour faire noter et publier par leurs secrétaires la composition des repas, le nombre des mets et la splendeur du service. Pour délasser leur esprit, au lieu d’attirer la société des gens de lettres ou des philosophes, ils font venir des joueurs de flûte, de lyres colossales et d'orgues hydrauliques. Une mouche qui se place sur la frange de l'éventail de ces voluptueux leur est une fatigue, et ils se vantent d'avoir visité leur campagne de Gaëte, comme César le ferait d'avoir conquis le monde ». On voit que M. Lechat, qui partage la publicité mondaine du Figaro avec le marquis de Porcellet, a des ancêtres aussi lointains et non moins fameux que ce gentilhomme. Mais il y a mieux depuis la guerre de 1914, ainsi que nous le verrons. Ibsen a écrit dans Un Ennemi du Peuple : « La populace ne se trouve pas seulement tout à fait au fond ; elle vit et grouille autour de nous, on en trouve même des échantillons au sommet de la société ». La populace parvenue s'est singulièrement multipliée au sommet de la société. Athènes fut le premier champ historique du muflisme démocratique. Il y a été un essai assez timide, comparé à ses développements postérieurs mais la ville de Périclès en a gardé une trace ineffaçable : la mort de Socrate. La tyrannie aristocratique avait épargné le philosophe, malgré les railleries dont il l'avait accablée et ses sarcasmes contre les dieux. Il fallut un homme riche, parvenu à un rang « d'ami du peuple » - un Coty de ce temps-là - pour que Socrate fût condamné. Athènes paya cruellement les défaillances de sa véritable élite devant le muflisme de ceux qui disaient : « C’est l’argent qui fait l’homme!... » Avec beaucoup plus d’envergure, le muflisme se manifesta dans les formes dites « démocratiques » de la dictature impériale romaine. On vit alors, non sans phrases, car le muflisme démocratique est particulièrement salivaire, le triomphe de la plus basse populace faisant escorte à Néron et autres « grands artistes » qui incendiaient Rome pour leur plaisir en attendant de la livrer aux Barbares dont ils recevraient leur couronne. Pendant que le muflisme des parvenus s'étalait avec l'affectation grotesque que Zeller a décrite, le peuple n’était plus  « qu’un amas cosmopolite de fainéants, de va-nu-pieds, croupissant dans une paresse incurable, abrutis par l’ivrognerie et la débauche, n’ayant qu’une passion qui leur fasse oublier le jeu et le cabaret, la passion du cirque, et essayant de temps en temps de petites émeutes, non plus pour avoir du pain, mais du vin » (Zeller). De leur côté, les esclaves, successeurs dégénérés des compagnons de Spartacus, étaient réduits à des déchéances de plus en plus fangeuses. Mais Auguste et ses successeurs étaient des « démocrates », ce que n’a pas cessé d’affirmer le plutarquisme mis au service du muflisme. Si l'élite d'aujourd’hui en est à l’état où était celle du basempire romain, et même la dépasse dans le muflisme, le peuple « démocratisé » n'est pas encore arrivé à celui de la populace de Rome, mais on ne peut savoir jusqu'où le muflisme le conduira. Il ne fait, lui aussi, plus guerre d'émeutes pour le pain et la liberté ; il en fait de plus en plus sur les champs de courses et aux spectacles du stade et du cirque. Mirabeau avait entrepris ; dans son Erotika Biblion, de démontrer que les mœurs antiques furent plus dépravées que les mœurs modernes. C'est possible. Mais les anciens ne se posaient pas en pratiquants d'une religion qui avait « apporté la morale dans le monde ». Les mœurs antiques pouvaient être plus dépravées au sens que la morale chrétienne donne à la dépravation ; elles possédaient sur les mœurs modernes une incontestable supériorité : elles n'avaient pas inventé la tartuferie des flamidiens catholiques et des momiers protestants. Le muflisme n'a pris toute son ampleur que de la conjugaison des deux époques : paganisme et christianisme. Il est le produit d'une copulation immonde de Messaline et de Tartufe. Son temps est celui de tous les dieux et de tous les cultes, de Mercure et du Sacré-Cœur, de Vénus, de Notre-Dame de Thermidor et de l’Immaculée Conception, de sainte Jeanne d'Arc, de sainte Thérèse de Lisieux et de Mme Joséphine Baker, qui ont les dévots à la Bourse, dans les lupanars et dans les églises. C'est par la combinaison de la barbarie païenne et de l’hypocrisie chrétienne que le muflisme démocratique exerce sa pire honte, dans l'exploitation de ce qu'il appelle son « empire colonial », comme on disait déjà aux temps païens d'Annibal et aux temps catholiques de Philippe II. Ce muflisme se vante de ne pas imiter Carthage ; il fait pire, car lorsque Carthage recrutait parmi les indigènes coloniaux des mercenaires et des esclaves, quand elle les spoliait et les proscrivait, elle n'ajoutait pas à tous ces maux l’abrutissement par le catéchisme et l'alcool, elle ne prétendait pas leur apporter la morale et la liberté. Carthage n'avait pas appris du christianisme à être barbare par charité, à pratiquer l'esclavagisme « pour le bonheur des esclaves », à les tuer « pour sauver leurs âmes ! » Enfin, Carthage ne faisait pas écrire par des rhéteurs des choses comme ceci : « Nous avons traité avec assez de libéralisme et de fraternité bienveillante nos populations indigènes africaines et asiatiques pour pouvoir légitimement prétendre à leur reconnaissance » (Le Temps, 28 mai 1920). Renchérissant sur le muflisme aristocratique, le muflisme démocratique veut que sa main soit bénie par celui qu’elle frappe. Il a appris cela dans la Bible d'un Dieu qui ne se punit pas lui-même d'avoir fait le monde mauvais, mais qui punit tout le monde. Et il veut être aimé pour lui-même!... C’est le comble de l'outrecuidance.

De la même conception de la justice et de la charité, le muflisme a composé toute la gamme de sa clémence, de sa magnanimité, de sa bienveillance de sa bienfaisance, de sa philanthropie, par lesquelles il veut bien condescendre à pardonner aux autres ses propres crimes ou à leur faire largesse d'une partie de ce qu'il leur a volé. A cette hauteur, le muflisme atteint sa quintessence, et on comprend que son sens échappe aux êtres grossiers, primitifs, barbares, aux pourceaux auxquels « il ne veut pas jeter ses perles », et qui dise avec A. Karr : « Que MM. les assassins commencent! ». Il oublie qu'il devrait commencer le premier. Mais s'il fait assez volontiers « grâce » pour paraître magnanime, il refuse énergiquement de faire « justice » en reconnaissant et en réparant ses erreurs et ses fautes. Nous avons vu déjà à l'article liberté individuelle, comment il entend la justice. Les dossiers de la Ligue des Droits de l'Homme sont bourrés d’histoires de gens innocents, condamnés dans des conditions scandaleuses, qui attendent vainement une révision de leurs procès. Il est dans la morale ordinaire des gens grossiers et primitifs que le premier devoir d’un honnête homme est de reconnaître qu'il s'est trompé et de réparer le mal qu'il a fait. Mais le muflisme n'est pas honnête homme. Il méprise cette justice élémentaire et lui substitue la « Raison d' Etat » qui n'est que la raison des puissants. Violant même ses propres lois, il a érigé cette « infaillibilité » que l'Eglise ne reconnait qu’au pape, pour tous les distributeurs de sa vindicte, même quand ils se rendent coupables des abus les plus flagrants. Il proclame « l'irrévocabilité de la chose jugée », pour laisser tremper dans le bouillon d’infamie où il les a plongées, ses victimes innocentes. Ses ministres bateleurs disent, avec les airs angéliques d'un Thomas d’Aquin, qui « se réjouissait des souffrances des damnés » : « La justice doit être secourue par la bonté » (M. Herriot), « toute rigueur inutile est une injure à la justice » (M. Barthou), et ils s'occupent de faire réviser les procès de... Socrate et de Baudelaire! Quant aux milliers de malheureux contre qui la justice n'est, tous les jours, que de la haine et en qui elle est à tout instant injuriée, ils peuvent attendre puisqu'ils ne sont pas encore morts!... Renan, par les connaissances que lui apportaient sec recherches historiques, Flaubert, plus intuitivement guidé par son sens de l'art et de la beauté, avaient observé l'évolution du muflisme. Renan avait la méfiance de la démocratie, bien qu'il la préférât à la théocratie et à l'autocratie. Il en eût été enthousiaste si elle eût fait prévoir l'avènement d'une véritable élite présidant la véritable République de tous les hommes. Mais il voyait trop la faiblesse de Caliban, du peuple grossier, primitif et naïf, en face de ses ennemis rusés et subtils, et sa facilité à tomber dans leurs pièges. Il craignait que Caliban, après s'être gardé si mal du prince Prospero, se gardât encore plus mal des phraseurs, des casuistes de robe courte, des politiciens déchaînés dans toutes les traverses de la blagologie démocratique et qu'il voyait se lever pour une ruée farouche. Il avait de sombres pressentiments, déjà trop justifiés par les évènements. N'avait-il pas vu comment Caliban, poussé à la Révolution, avait été dupé, et comment le grand mouvement de libération s'était retourné contre lui pour le replonger dans de nouvelles servitudes, avec cette aggravation ironique que plus on l’accablait, plus on lui disait qu'il était maintenant le Roi! Pauvre roi!... Malgré tant de pensées généreuses tant de dévouements héroïques, tant de projets et d'espérances idéalistes dont elle avait embrasé le monde, la Révolution de 1789 avait avorté dans la victoire d'une classe : la bourgeoisie ; son idéalisme s'était flétri dam cette putréfaction : le muflisme. Caliban ignore toujours trop les conditions dans lesquelles le muflisme se développa à ses dépens. Il les soupçonne seulement d'instinct ; s'il les connaissait mieux, il apprendrait à s'en défendre efficacement. Dès le Directoire, ahuri par le jeu de massacre dont la Terreur lui avait donné le spectacle, et fatigué de tant d’héroïsme inutile, il laissait étouffer la Révolution « entre les cuisses de la Cabarrus » (Michelet), et il abandonnait à la guillotine le plus noble et le plus pur de ses fils, Babeuf. Celui-ci, avant de mourir, avait dénoncé la nouvelle classe des profiteurs de 93 installée « sous le règne des catins ». Les Legendre, les Tallien, les Barras gorgés de sanglantes rapines, menaient, avec leur complices, la vie fastueuse et orgiaque du Palais-Egalité. Les « Incroyables » du « Petit Coblentz », précurseurs des camelots de M. Daudet, décervelaient les républicains sous l'œil complaisant de la police, tout en exhibant leurs éventails, leurs « oreilles de chiens », leurs gilets à dix-huit boutons et leurs femmes sans chemise vêtues de bijoux, d'or et de pierreries. « Le Paris riche grossissait d'heure en heure comme un ballon qu'on gonflait » (Ilya Ehrenbourg). Pendant ce temps, Caliban n'ayant pas de pain à manger, bien qu'il travaillait quatorze et seize heures par jour, n'avait que la consolation de chanter : « Gorgés d'or, des hommes nouveaux, Sans peine, ni soins, ni travaux, S'emparent de la ruche ; Et toi, peuple laborieux, Mange et digère, si tu peux, Du fer comme l’autruche ». L'ère napoléonienne, issue de cette situation, consolida celle de la tourbe des renégats révolutionnaires et des nouveaux riches. Elle créa l'aristocratie de ses maréchaux pillards de l’Europe et de ses Mme Angot, reines de la nouvelle cour, leur donna des lettres de noblesse et paya leur servilité de la Légion d'honneur, de dotations et de pensions. Elle ouvrit ainsi les plus rassurantes et souriantes perspectives pour tout ce monde qui tremblait encore au souvenir du tribunal révolutionnaire. Un Dictionnaire des Girouettes, paru en 1815, et qu'on peut appeler le premier « Gotha du muflisme », a conservé les noms et les états de services de la nouvelle aristocratie où anciens nobles et sans culottes parvenus se confondaient, associés dans la bassesse et la cupidité pour les plus honteux reniements. Ralliés à la Restauration au lendemain de Waterloo, ils furent les initiateurs, les soutiens politiques de la nouvelle bourgeoisie pour qui 1815 ouvrit en France « l'ère des intérêts matériels », et qui allait établir « le régime sans entrailles de la concurrence et de l'individualisme » (Louis Blanc). D'abord hésitante, malgré tant de garanties, incertaine de ses forces devant la double menace d'un retour de dictature militaire ou d'un triomphe légitimiste qui pourrait lui faire rendre gorge, la bourgeoisie ne se sentit réellement solide sur ses bases qu’après 1830, quand elle put compter sur la corruption parlementaire pour obtenir ce que ne lui donnerait pas la force. 1830 fut l'ultime écho de 1789 ; les « Trois Glorieuses » turent son suprême rayon. Pour la dernière fois, les 27,28, 29 juillet 1830, Caliban se retrouva aux côtés de la bourgeoisie, sur des barricades dont le canon était tiré par des polytechniciens avec la mitraille charriée par Gavroche. Pour la dernière fois, l'ouvrier et son propriétaire célébrèrent, inter pocula, la « chute de la tyrannie. Louis Diane a fait de cette idylle sans lendemain ce touchant tableau : « Les premiers moments du triomphe appartiennent à la joie et à la fraternité, une exaltation sans exemple faisait battre tous les cœurs. L'homme du monde abordait familièrement l'homme du peuple dont il ne craignait pas alors de presser la main. Des gens qui ne s'étaient jamais vus s'embrassaient comme d'anciens amis. Les boutiques s'ouvraient aux pauvres ce jour-là. Sur divers points, des blessés passaient portés sur des brancards, et chacun de les saluer avec attendrissement et respect. Confondues dans un même sentiment d’enthousiasme, toutes les classes semblaient avoir déposé leurs vieilles haines et, à voir la facile générosité des uns, la réserve et la discrétion des autres, on eût dit une société rompue à la pratique de la vie commune. Cela dura quelques heures. Le soir, la bourgeoisie veillait en armes à la conservation de sa propriété ». Un an et demi après, ce serait les massacres de Lyon et, en 1834, la rue Transnonain, en attendant 1848, 1851, la Semaine sanglante de 1871 et la « Guerre du Droit » de 1914. Car la bourgeoisie a ceci de particulier qui caractérise son muflisme : plus sa puissance est assise, plus elle pourrait mettre son élégance à se montrer généreuse, plus elle se fait exigeante et féroce. En 1830, Joseph Prudhomme, dont Henri Monnier écrivit les Mémoires en 1857, jetait sa gourme romantique dans le sillage des Victor Hugo et des Delacroix. Il était encore un beau jeune homme qui arborait le gilet rouge des « Jeune France » et le chapeau de cuir des « bousingots ». Il séduisait Fantine mais épousait Cosette. Werther et Chatterton lui arrachaient des larmes et il conservait quelques scrupules à se faire le greluchon des Dames aux camélias avant de monnayer leur agonie. Il n'était pas encore « maire et père de famille » (Verlaine) ; le sabre qui serait « le plus beau jour de sa vie » (H. Monnier), quand il l’aurait trempé dans le sang ouvrier, était encore au fourreau. Mais il ne tarda pas à se ranger définitivement des barricades, à faire une descente de lit de la peau de ce « lion superbe et généreux » qu'il avait été un moment, quand il eut installé an pouvoir un roi-soliveau possédant, sous un air hypocritement bonhomme, les plus solides qualités de la bourgeoisie et de son muflisme montant. Le banquier Jacques Laffitte a raconté dans ses Mémoires comment la « farce » fut jouée devant le peuple réclamant une République, avec la complicité de La Fayette qui ne voulait pas plus de la République en 1830 qu'il n'en avait voulu sous la Révolution. « L'amour de l'argent était dans les mœurs ; la tyrannie de l'argent passait dans les institutions et la transformation de la société en devenait la décadence. Les esprits honnêtes durent avoir de tristes pressentiments, car une domination d'un genre tout nouveau allait peser sur le peuple sans le consoler en l’éblouissant »  (Louis Blanc). Déjà, la grande banque - la haute finance balzacienne – s’était solidement établie à la faveur de l’invasion de 1815. A la France saignée par la curée napoléonienne, elle avait prêté, au taux de 20 à 22 % l'argent nécessaire pour la libération du territoire. Pour se mettre à l’abri de tout retour révolutionnaire, elle organisa la corruption parlementaire. Une semaine après les journées de juillet, le 9 août 1830, la Chambre des Députés proclamait Louis Philippe « Roi des Français », sans en avoir reçu aucun mandat du peuple. Ce furent, ô ironie! des royalistes, Chateaubriand à la Chambre des pairs, et le comte de Kergolay, qui protestèrent contre « la violation de la volonté nationale »! On leur opposa la théorie du « consentement tacite du peuple », comme on le ferait en 1851, quand Louis Bonaparte « sortirait de la légalité pour entrer dans le droit », comme on le ferait encore en 1914 pour décréter une « mobilisation qui ne serait pas la guerre », comme on le fait constamment, chaque fois que la « Raison d'Etat » s'avise de bousculer la légalité et le droit réunis. Le peuple se satisfit d'avoir un « roi des Français » au lieu d'un « roi de France » et un drapeau tricolore au lieu du drapeau blanc. La Chambre de ces députés, dont Béranger avait chansonné les « bons dîners » chez les ministres, devint sous Louis Philippe ce ventre législatif que peignit Daumier. Elle fut la représentation nationale des appétits immoraux et des digestions honteuses en dressant l'opulente rotondité de sa bedaine majoritaire contre toutes les oppositions. Elle commença, avec la loi du 9 mars 1831, par repousser le suffrage universel. Les scandales financiers se multiplièrent à la Bourse, « hospice ouvert aux capitaux sans emploi et repaire de l'agiotage » (Louis Blanc). Mais la Chambre ne faisait rien contre ces scandales ; elle comptait déjà trop de gens dont ils avaient fait la fortune. Ce fut le temps où les « loups cerviers » de la finance et de l'industrie, répandant les « pots de vin » parmi les parlementaires, établirent les grands privilèges capitalistes. Pour être favorable à M. Casimir Périer, possesseur des mines d'Anzin, on interdisait l'introduction des charbons belges en France. On maintenait des droits sur les fers parce qu'ils étaient profitables à vingt-six députés et à deux ministres associés à M. Decazes, directeurs des mines de l'Aveyron. La prime protectionniste des sucres était partagée entre six maisons, dont celle des frères Périer qui en retirait à elle seule 900.000 francs. On livrait à des compagnies privées la propriété des chemins de fer, inaugurant ainsi le système qui a mis entre les mains d'une oligarchie capitaliste, pillarde et routinière, toutes les richesses nationales pour les exploiter coutre la collectivité et reconstituer un véritable servage de la classe ouvrière. Cent vingt-deux députés-fonctionnaires touchaient des appointements pour des fonctions qu'ils ne remplissaient pas, mais ils étaient les gardiens de la majorité gouvernementale. Le roi-citoyen et sa famille n'étaient pas en retard pour prendre leur part de cette curée. Ils avaient commencé par se faire allouer une liste civile de 20 millions et des biens immenses comme propriété privée, cela, au moment où, dans le seul XIIème arrondissement, à Paris, 24.000 personnes manquaient de pain et n'avaient que des défroques de l'armée pour se vêtir, de la paille pour se coucher. La misère physiologique était telle dans le peuple qu'en 1834, sur 10.000 conscrits, on comptait dans les départements manufacturiers 8930 infirmes ou difformes et, dans les départements agricoles, 4.029 de ces malheureux. Le nombre des enfants trouvés, qui avait été de 40.000 le 1er janvier 1784, s'élevait à 130.000 en 1834. Le Figaro, qui n'était pas encore le moniteur du muflisme aristocratique et « bien pensant », avait écrit à ce sujet : « On a autorisé dernièrement la fondation d’une vingtaine de couvents de femmes ; l'établissement des Enfants Trouvés ne désemplit pas ». La condition ouvrière était retombée au-dessous des pires époques de détresse populaire. « Le pauvre, dans les grandes villes, est un être enterré vivant et qui s'agite au fond d'un tombeau. On passe, on repasse sur sa tête sans entendre ses cris ; on le foule et on l'ignore! » (Louis Blanc). Le choléra se mit aussi de la partie, comme au moyen âge. Ce fut le moment que choisit la cour pour présenter la loi d'apanage augmentant les revenus de la famille royale! M. de Cormenin protesta dans un pamphlet violent contre cette loi. Des révoltes populaires éclatèrent qui furent impitoyablement réprimées (voir Révoltes ouvrières). M. Prudhomme, qui sortait son grand sabre contre le peuple affamé, se montrait au contraire si lâche devant l’étranger qu'il s'attirait le mépris de toute l'Europe. En même temps qu'il noyait dans le sang ouvrier les promesses de fraternité nationale faites en période révolutionnaire, il abandonnait tous les projets de libération des peuples pour se faire complice de leurs bourreaux. Il laissait se perpétrer le partage de la Pologne étouffant ses derniers scrupules sous le mot cynique de son ministre Sébastiani : « L'ordre règne à Varsovie! » Il décevait par son attitude la Belgique qui avait rêvé de se réunir à une France révolutionnaire. Il soutenait la réaction en Espagne et en Portugal. Il abandonnait l'Italie aux Autrichiens et au pape, en attendant d’envoyer à ce dernier une armée pour maintenir son pouvoir temporel. Il déployait enfin un tel zèle pour l’observation du traité de 1815 qui avait livré la Révolution française à la réaction européenne, qu'en 1836 il allait jusqu'à exiger de la Suisse l’expulsion des réfugiés politiques de la « Jeune Europe »!... Partout la bourgeoisie, qui devait son succès à la Révolution se faisait le champion de la contre-révolution. Partout elle soulevait l'indignation des peuples en s'employant à détruire cette liberté dont elle était née. Comme l'a constaté Edgar Quinet, elle obligeait la France à s’armer contre ses doctrines, à combattre contre ses convictions et ses lois ; elle tournait son épée contre ellemême et se dégradait par ses apostasies. D'instinct, la bourgeoisie allait à tout ce qui était bassesse et trahison, indifférente à tout déshonneur, insensible à toute humanité, n’ayant de volonté d'activité, d'intelligence que pour étendre la puissance de son argent et abaisser les consciences. Elle avait trouvé les dirigeants qu'il lui fallait dans les Casimir Périer et autres grands seigneurs de la féodalité capitaliste, mais surtout dans M. Thiers et les politiciens de son école. M. Thiers fut l'incarnation de l'espèce, le grand homme et le valet à tout faire de la bourgeoisie, celui qui l'a conduite à la définitive infamie en 1871. Caliban ne connaîtra jamais assez cet homme sinistre demeuré depuis cent ans, parmi tant de renégats qui l'ont trahi, le type de « l'être puant » , bas et féroce, principal animateur du muflisme contemporain. Il ne le connaîtra jamais trop, alors que de prétendus démocrates osent tenter aujourd'hui une réhabilitation populaire de ce Foutriquet et proposer à la classe ouvrière de le statufier!... Ce M. Thiers est le grand modèle des Soulouques actuels. Républicain la veille des journées de juillet et signataire de la protestation des journaux contre les Ordonnances de Charles X, ce fut par la Révolution qu'il arriva au pouvoir, après avoir donné son concours le plus empressé à la « farce » banquo-orléaniste. Il ne tarda pas à déclarer que « l'arbitraire est nécessaire au régime pour se maintenir ». C'est à propos de lui que Berryer disait : « Il est quelque chose de plus odieux que le cynisme révolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies ». En 1834, il s'opposa à l’amnistie pour les républicains. Il fit voter les lois de répression de 1835 et favorisa par tous les moyens le gouvernement personnel de Louis-Philippe qui voulait réaliser des ambitions dynastiques. Si, durant le Deuxième Empire, il fit facilement figure de républicain, il avait toutes les qualités voulues pour faire sombrer la vraie République dans la répression criminelle de la Semaine sanglante. La bourgeoisie trouvant trop lourde une monarchie qui ne se bornait plus à assurer la sécurité de ses spoliations et cherchait à se rétablir dans la légitimité des droits monarchiques, favorisa jusqu'à un certain point la formation du parti catholique libéral et le développement des idées socialistes, mais tout juste assez pour faire dresser les barricades de février 1848. M. Prudhomme commençait à avoir le ventre trop lourd pour procéder lui-même. Tout ce qu'il fit, quand il eut déclenché le mouvement, fut d’empêcher la garde nationale de marcher contre le peuple. Celui-ci dont l'ardeur s'exaltait aux magnifiques promesses socialistes, se leva dans l'Europe entière pour balayer les derniers tyrans. En France, il conquit en principe le « suffrage universel » ; ce fut toute sa victoire. Quand il prétendit s'en servir pour obtenir des réformes sociales, la bourgeoisie, hérissée devant tant d'audace, riposta par les journées de juin avec, comme aboutissant, une République de capucins et de prétoriens qui décideraient l'expédition de Rome, voteraient la loi Falloux soutenue par M. Thiers, « épureraient le suffrage universel » pour empêcher les élections de socialistes, supprimeraient la liberté de la presse et prépareraient le coup d’Etat de 1851. Si les leçons de l'histoire servaient mieux à Caliban, plus attentif et moins indifférent à sa destinée, cette histoire ne se répéterait pas avec une si constante régularité par le retour des mêmes événements où seuls sont changés les protagonistes. Or toujours, parmi ceux-ci de même que les anciens braconniers font les meilleurs gardes-chasse, ce sont les anciens aventuriers, échappés à la corde, qui font les meilleurs gouvernants. Les Barras et les Fouché, qui déshonorent les révolutions par leurs crimes, deviennent les plus sûrs « défenseurs de l'ordre ». Les révolutionnaires les plus farouches se changent en conservateurs sinon en réactionnaires du lendemain. Caliban ne cesse pas d'être leur dupe. En 1851, la bourgeoisie, fille ingrate de la Révolution, était arrivée à une telle haine de sa mère que tous les républicains, même les plus modérés, lui étaient suspects. La terreur du socialisme la poussa dans les bras des aventuriers bonapartistes avec qui elle trouva - ou retrouva plutôt, car elle avait été déjà celle des Badinguet de l'ancienne Rome - la formule de la démocratie « dont la nature est de se personnifier dans un homme ». Pour faire croire à la pureté de ce personnage et de ses complices, « tas d'hommes perdus de dettes et de crimes », comme les appela Gambetta citant Corneille lors du procès Baudin, elle couvrit d’injures et de calomnies, tout en les faisant assassiner ou proscrire, tous ceux qui se soulevèrent contre leur coup de force. Un La Guéronnière écrivait contre les « rouges » défenseurs de la République : « Aux nouvelles arrivées des départements, un mouvement unanime de douleur et d'indignation avait éclaté dans Paris. La Jacquerie venait de lever son drapeau. Des bandes d'assassins parcouraient les campagnes, marchaient sur les villes, envahissaient 100 maisons particulières, pillaient, brûlaient, tuaient, laissant partout l'horreur de crimes abominables qui nous reportaient aux plus mauvais jours de la barbarie. Ce n'était plus du fanatisme comme il s'en trouve malheureusement dans les luttes de partis ; c'était du cannibalisme tel que les imaginations les plus hardies auraient pu à peine le supposer » (Biographies politiques, Napoléon Ill). On croirait lire une page des journaux d'aujourd'hui sur « l'homme au couteau entre les dents ». Seulement, en 1851, les « gens de l'ordre » n'étaient pas encore renforcés de radicaux, de socialistes et de chefs de l’Internationale Ouvrière assagis et installés dans de confortables sinécures! Si, avec le Deuxième Empire, la bourgeoisie se paya le luxe d'un dictateur, elle ne laissa pas de le tenir à l'attache pour ne le lâcher que contre les libertés populaires. Le César, ancien greluchon miteux de miss Howard et tous les rufians de son entourage avant pu payer leurs dettes, et bien gavés, furent les meilleurs gendarmes de l'ordre. Ils eurent la « générosité » de se pardonner leur propre crime en offrant à leurs victimes proscrites une amnistie que Quinet, Clément Thomas, Schœlcher, Charras et Victor Hugo refusèrent fièrement, mais ils servaient mieux la bourgeoisie qu'ils ne se servirent eux-mêmes en laissant se reformer un parti républicain d'hommes de gouvernement qui seraient tout prêts à prendre leur place quand la bourgeoisie les abandonnerait après Sedan. 1870 et 1871 furent une double victoire pour cette bourgeoisie malgré la défaite militaire ; elles lui permirent de liquider le bazar napoléonien et d'en finir pour cinquante ans avec la menace révolutionnaire. Ayant fait la Semaine sanglante et encaissé ses loyers, elle pouvait sans risque pour sa fortune et son avenir, se déclarer républicaine et se livrer à la blagologie démocratique. Elle n'avait plus besoin que la démocratie fût « personnifiée dans un homme », elle pouvait la laisser « couler à pleins bords ». Ses Thiers lui firent une Constitution passe-partout pouvant aussi bien servir à une royauté, un empire, qu'à une république. On abusa le peuple en mettant la troisième étiquette sur l'orviétan, et pendant que ce peuple vivrait dans l'illusion d'être enfin « souverain » s'acharnant à voter pour le « bon député », la bourgeoisie tiendrait les ficelles du pantin. Le meilleur moyen de ne pas voir réaliser le programme républicain de 1869 fut pour elle de donner le pouvoir à ceux qui avaient fait ce programme ; de même le meilleur moyen d'en finir avec le socialisme, quand elle le voudra sera de mettre les socialistes au gouvernement. Car le pantin, qu'il soit opportuniste, radical, socialiste, voire communiste, sera inévitablement un servant du muflisme en étant au pouvoir. « Même s'il est honnête, même s'il est de bonne foi, il sera envahi, pénétré, gangrené par ce que Proudhon appelait la « pourriture parlementaire », a dit Séverine en tirant la Dernière leçon de la Commune. Tous ceux qui aspirent à un mandat sont comme les rois dont A. Dumas disait qu'ils acceptent tout ce qu'on veut et jurent encore plus facilement, quitte à être parjures. La démocratie, au lieu de faire disparaître l'espèce des renégats, en a multiplié le nombre. C'est ainsi que votant de mieux en mieux, depuis soixante ans, pour des candidats de plus en plus « à gauche », le peuple attend toujours la République qu'on lui a promise. Après les élections de 1921, qui furent le triomphe du « bloc des gauches », l'Œuvre écrivait : « Enfin, nous sommes en République! » On n'y était pas plus qu'en 1870, quand elle fut proclamée, mais le muflisme qui règne sous ses apparences allait s'étaler encore plus cyniquement grâce à l'impunité définitive assurée aux profiteurs de la guerre, aux fauteurs de la vie chère, aux aventuriers enrichis dans de sales affaires et tenus jusque là en suspicion par l'opinion publique. Ce furent de nouvelles équipes d’écumeurs qui montèrent au pouvoir, et la « technicité » spéciale d'un socialiste, membre de l'Internationale Ouvrière, présidant la Chambre des Députés, assura définitivement à Thénardier, devenu Président du Conseil, ses majorités encore douteuses. C'est depuis, grâce à la collusion de tous les partis, la subordination de plus en plus humiliante de tout ce qui avait un caractère républicain à l'arbitraire policier, à la dictature du Sabre, à un retour de l'Eglise annihilant progressivement et systématiquement l'œuvre de laïcité. « Fortifier le parti des révolutionnaires contents et repus d'un corps de gendarmes en soutane, à cause de l'insuffisance manifeste des autres », était le programme proposé par Veuillot il y a quatre-vingts ans. C'est celui qu'on a repris depuis 1924, à défaut du programme républicain de 1869 et de celui, socialiste, de l'Internationale Ouvrière. On a de plus paré à l'insuffisance des gendarmes et la mitraille ne manque pas. Est-ce ça la République?... Il paraît que oui, puisque la victoire du « bloc des gauches » a eu ce résultat de faire taire l'opposition démocratique qui s'exprimait encore. Seuls ceux que les « lois scélérates » appellent indistinctement des «  anarchistes » protestent toujours. L'Œuvre est si convaincue qu'on est en République depuis 1924, qu'après les élections de 1928, ne voyant plus que des républicains dans la nouvelle Chambre, elle a demandé ironiquement à certains de « se dévouer pour former une droite »!... On a vu depuis comment ces messieurs se sont « dévoués » et continuent à se dévouer tous les jours!... Puisqu'on est enfin en République, les travailleurs n'ont évidemment plus rien à revendiquer et leur émancipation est faite. S'ils n'ont pas encore tout ce qu'ils veulent c'est non moins évidemment leur faute, parce qu'ils sont impatients, violents et grossiers, qu'ils ne possèdent pas les bonnes manières du muflisme. On a toujours d'excellents prétextes pour ne pas faire la République de tous et se satisfaire de celle des apostats et des mufles. En 1830, c'était la faute à Voltaire et à Rousseau ; en 1848, celle des « partageux » socialistes ; en 1851, celle des «  rouges » ; en 1871, ce fut celle des « communards », et aujourd'hui c'est celle des bolchevistes!... De tout temps ce fut celle des anarchistes qui ne s'accommodent pas des turpitudes souveraines, et qui « em... le gouvernement », suivant l’expression parlementaire du ministre Constans.

Tels ont été, depuis la Révolution française, les prolégomènes du muflisme et les conditions de développement qui l'ont amené aujourd'hui au plein de son évolution. Il était utile, à notre avis, de les exposer comme une contribution de la vérité historique, au moment ou se célèbrent les centenaires romantiques et où le plutarquisme dont on les maquille, depuis celui d’Hernani jusqu'à celui de la prise d'Alger, s'efforce d'étouffer les derniers souvenirs révolutionnaires dans l’apothéose des apostasies bourgeoises. Malgré son triomphe, la « bête puante » n’est pas heureuse. Un frisson court sur son échine. Elle, qui voudrait être adorée et ne sentir que l'encens de la flagornerie, se voit parfois mettre le nez dans son ordure, comme un chat malpropre. Car il est encore des gens pour troubler sa digestion, mêler de l'insomnie et du cauchemar à son sommeil. Il en est toujours qui peuvent répondre fièrement : « Non! » à cette question que Séverine indignée posait un jour à ceux qui tiennent une plume : « Sommes-nous des larbins? » et ceux qui étrillent la « bête puante », assombrissant son bonheur. Mais elle a trouvé dernièrement un moyen de rasséréner son ciel - Oh! ne croyez pas que ce sera en apportant un peu plus de justice sur la terre. Au contraire! - C'est celui d'une loi « super-scélérate », dite « contre la diffamation » qui lui permettra de réduire au silence et sans discussion possible les révélateurs de vérité, de mater les caractères rebelles, de châtier les consciences irréductibles. La loi de 1881 sur la liberté de la presse, déjà si culbutée par l'arbitraire, laisse encore trop de liberté. Il ne faut plus de liberté, sauf celle écrite sur les murs des prisons, pour que la « bête pante » puisse digérer et dormir en paix. Hélas! ça ne marelle pas tout seul ; le projet présenté est resté en route. Est-ce un morceau trop gros pour passer?... La « démocratie » en a avalé d'autres ; elle avalera bien aussi celui-là. Il faudrait des volumes pour passer en revue toutes les manifestations de la muflerie érigée socialement et démocratiquement en muflisme. Bornons-nous à quelques constatations générales. L'effort le plus important et le plus soutenu du muflisme se porte évidemment sur le terrain économique pour le maintien de la subordination du travail à son parasitisme. Il a non seulement à son service les cadres réguliers de l'organisation sociale qu'il dirige, mais aussi des volontaires de plus en plus nombreux, que lui amènent l'inconscience, la misère, la cupidité et la trahison : gardes civiques, délateurs et mouchards amateurs, jaunes, décerveleurs de manifestations publiques, « collaborationnistes » syndicaux, etc. Nous verrons au mot « Ouvriérisme » que le muflisme prolétarien est digne du muflisme bourgeois dont il s'annonce comme la continuation, aggravée, dans l'avènement du quatrième état. Aux déclamations intéressées de tous les satisfaits sur le progrès démocratique et le bien-être du prolétariat, s'oppose froidement cette réalité : le « prolétaire libre » de la démocratie subit une servitude de fait que ne connurent pas les serfs de droit d'avant 1789. Les hommes qui détruisirent les premières machines dans lesquelles ils voyaient, d'instinct, des ennemies, seraient épouvantés au spectacle de ce que la machine fait aujourd'hui de leurs descendants « mécanisés » par l’organisation méthodique du taylorisme, de la rationalisation, de la standardisation et autres procédés barbares qui épuisent les corps, vident les cervelles, empêchent le travailleur de penser et le livrent perinde ac cadaver à ses maîtres. L'homme ne chante plus en travaillant la chanson joyeuse d'un travail sain. La machine chante à sa place et raille sa servitude par ses rugissements, ses miaulements, ses pétarades, tout ce qui a été imité par cette musique sans âme, qui devait agiter jadis les convulsionnaires ou les rondes du sabbat et que le muflisme a mise à la mode pour l'abrutissement universel : le jazz-band. Le travail que le forçat accomplissait le boulet au pied ou le carcan au cou, lui laissait parfois l'espoir d'une libération à plus ou moins longue échéance. Le travail « à la chaîne », dans l'usine moderne enlève tout espoir de ce genre à l'homme « mécanisé » qu'il conduit à la folie ou à la mort et qu'à quarante-cinq ans, s'il a tenu le coup, il rejette comme une inutile scorie. Mais le muflisme a fait les « assurances sociales » avec retraites à soixante ans!... Cramponnes-toi jusque-là si tu le peux, vieux débris « rationalisé » !... En face du « matériel humain » broyé, sacrifié, le muflisme capitaliste s'est fait un cerceau d’acier, un cœur de bois, des rognons en caoutchouc. Ses nerfs et ses muscles sont des câbles d'alimentation électrique, son sang est du pétrole, sa pensée un conseil d'administration et ses tendresses un carnet de chèques. M. Citroën, qui perd dans une nuit des millions à la roulette, laisserait mettre Paris à feu et à sang plutôt que d’accorder à ses ouvriers une augmentation de salaires que n'aurait pas décidée son conseil d'administration. Il sait qu'il ne redoute rien d'une grève de son personnel à qui la démocratie a accordé ce qu'elle appelle « la liberté du travail », mais qu'elle ramènerait bientôt à l'usine par la faim et au besoin à coups de mitrailleuses. Le muflisme américain, toujours en tête du «  progrès démocratique » vient d'inaugurer, comme des mineurs en grève le bombardement par avion réservé jusqu'ici au « bétail humain » des colonies. Aucun pouvoir ne peut tenir tête au muflisme capitaliste parce qu’aucun pouvoir n’existe aujourd'hui que par sa volonté. Quand un ministre dit : « Je ne tolèrerai pas que les banquiers, que les industriels, que les commerçants abusent, etc... », il se livre à un grossier battage. Il sait mieux que personne que s'il mettait ses menaces à exécution, ces messieurs auraient vite fait de le renvoyer, sans même lui donner ses huit jours. Des concussionnaires, appelés à s'expliquer chez les ministres en sortent libres et décorés. Des affameurs, convoqués pour s'entendre dire qu’on ne « tolèrera pas » les hausses illicites, disent, en riant au nez des journalistes qui les attendent à la sortie : « Annoncez que demain le lait, le pain, le sucre, le vin coutera deux, ou quatre, ou six sous de plus! » Un roi pouvait jadis résister aux financiers dont il était tributaire, il lui arrivait de leur payer ses dettes en leur faisant couper le cou. Aujourd'hui ce serait impossible ; ce sont les financiers qui font et défont les lois quand ils ont encore besoin de ces fantoches. Ils font de même, dans ce qu'on appelle les « démocraties » de ces autres fantoches qu’on appelle les « ministres ». Autrefois, c’était en tremblant que des féodaux tenaient tête à l’Eglise et lui faisaient la guerre avec leur chevalerie. Ils redoutaient son anathème et son excommunication. Aujourd’hui les féodaux de l'argent lui font à l’occasion une guerre autrement sérieuse, si elle s'avise de contrecarrer leurs desseins, et ils sont plus sûrs de la vaincre en lui coupant les vivres que ne l'étaient les barons armés de lances et d'épées. Ils se rient depuis longtemps des foudres « spirituelles » que peuvent lancer contre eux le pape et ses sorciers imposteurs. Il y a longtemps qu'il leur est égal de « perdre leur âme » puisqu’ils « gagnent le monde », et le pape, avec ses sorciers, n’est d'ailleurs pas différent. Tout ce monde s’entend comme larrons en foire. Dans l'orgueil de son insolent despotisme, le muflisme capitaliste en est arrivé à faire de la mort d'un des siens un deuil national. La garde qui veille à la porte des banques N'en défend point leurs rois, dirait aujourd'hui Malherbe. On voit, alors, le drapeau de la nation, en berne, à la façade des établissements de la finance, et on se demande quelle calamité publique est ainsi lamentée. C'est plus qu'un tremblement de terre, un incendie ou un naufrage faisant des centaines de victimes ; c'est la mort d'un « ventre doré » qui est annoncée aux âmes sensibles. Saluez, manants démocratisés!... Dégradation physique, intellectuelle et morale ; voilà l'œuvre que le muflisme poursuit avec grandiloquence. « Vous êtes le rempart de la dignité et de la prospérité nationale », disent des ministres aux marchands d’alcool dont l’industrie multiplie les dégénérés et les criminels, mais fait les « bons électeurs ». – « Vous êtes les bons serviteurs du public », disent d’autres ministres aux marchands de tabac qui empoisonnent ce public, mais font entrer des milliards dans les caisses de l'Etat. Le premier souci administratif, quand un troupeau d'Arabes, de Polonais ou de Chinois est amené dans une région pour une exploitation industrielle, n'est pas d’ouvrir pour eux des écoles et des hôpitaux, mais il est d'installer des maisons de « tolérance ». Les sports qui «  empêchent de penser » ceux que la mécanisation n'en rend pas tout à fait incapables, le cinéma qui leur fait admirer les prouesses des « belles brutes », les spectacles de sang tels que les corridas de toros présidées par des députés et des maires socialistes : voilà ce que le muflisme offre au peuple pour faire son éducation démocratique. Aux femmes, déjà réduites par la condition ouvrière au sort des bêtes de somme, les journaux où elles cherchent des distractions « intellectuelles » proposent sans cesse les séductions les plus variées qui conduisent à la prostitution, empanachée et insolente d’abord, mais vite misérable et victime des rufians de haut et bas étages. Ils leur chantent « la grâce des bras nus en ces soirs alanguis, tandis que chacun doucement se repose et délaissant sports ou excursions, s'abandonnent au plaisir d'un concert ou d'une causerie coupés de danses sur la terrasse d'un Casino ». Ils troublent leur imagination avec les histoires merveilleuses des « reines de beauté », des « stars » de cinéma, des jolies parfumeuses qui épousent des Aghakan. Ils leurs vantent les « takoloneries » qui mettront tous les hommes à leurs pieds et leur permettront de choisir parmi les millionnaires. Mais ils passent sous silence les réveils sur le chemin de Buenos-Aires qui s’ensuivent généralement. La division économique des classes sociales nécessite leur division intellectuelle. Il s'agit moins d'empêcher le prolétaire de penser que de lui faire accepter sa déchéance et l'observation méthodique de tous les mensonges sociaux.

C'est un trait caractéristique du muflisme d’avoir établi, dans l'enseignement, une différenciation de classe, au temps où l'état social se constitua sur le plan individualiste, pour creuser définitivement le fossé qui séparerait l'aristocratie de la roture. L'enseignement appelé « classique », à l'usage exclusif de la première, fit plus pour sa séparation des classes populaires que tous les préjugés nobiliaires. La démocratie de la fausse élite a eu grand soin de maintenir les deux enseignements, celui à l'usage des jeunes riches, pour leur apprendre à commander, celui à l'usage des jeunes prolétaires, pour leur apprendre à obéir. Mais les jeunes riches eux-mêmes ne doivent pas être incités à s'évader de la carapace du muflisme et à s'élever trop haut dans les régions supérieures de la pensée et de l'art où ils risqueraient de se faire une âme humaine. Le muflisme fait de son élite intellectuelle une collection de pauvres croûtons qu'il tient en lisière dans les marécages de son pseudo-classicisme officiel pour professer la haine de tout ce qui est libre et grand. «  Pas de chef-d'œuvre, mais une bonne moyenne, c'est ce qui convient à notre démocratie », disait un Président de la République visitant le Salon. Le muflisme abandonne à la charité publique les facultés, les laboratoires, les bibliothèques et les écoles. Une Melle Curie doit aller quêter en Amérique le prix de quelques grammes de radium nécessaire à ses expériences. Des savants meurent victimes de leur dévouement à la science et à l'humanité ; les journaux les enterrent en quatre lignes parmi des colonnes entières de calembredaines sur les crimes du jour, les scandales de la finance, les avatars des rastaquouères plus ou moins titrés, des aventuriers de haut vol, des cabotins de la politique, du théâtre et de la littérature, dont ils amusent la badauderie publique. D’autres savants, des professeurs, des étudiants, doivent, à côté de leurs travaux, de leurs cours et de leurs études, écrire des articles de journaux, copier des bandes d'adresses, se faire ouvreurs de portières ou plongeurs de restaurants, des artistes et des écrivains meurent de faim, pendant que des milliards sont gaspillés pour la guerre et des entreprises cabotines, que la gabegie règne dans les administrations, que les apanages sont rétablis pour des familles de maréchaux et qu'on couvre d'or les boxeurs, les toréadors, les danseurs mondains, les gueules photogéniques du cinéma, les proxénètes, les flibustiers de toutes les eaux sociales et leurs complices de la politique et de la presse. Pour le muflisme, il y a trop de savants, de penseurs, d’artistes, de médecins, d'ingénieurs, d'instituteurs, de gens dont le travail est utile ; il n’y a jamais assez de militaires, d’histrions, de garde-chiourmes, de policiers, de gens de toutes les professions parasitaires. Voici deux faits, actuels en l'an du muflisme 1931, qui caractérisent mieux que les plus éloquents commentaires l'attitude de ce muflisme parasite, détrousseur et imposteur à l'égard de l'intelligence créatrice. On sait que le savant Branly est l'inventeur de la TSF. On sait aussi que l’ouvrier mécanicien Forest fut celui de tous les perfectionnements qui ont rendu pratique l'emploi de l'automobile et possible sa rapide extension. Des financiers, des industriels des commerçants, des intermédiaires de toute sorte, ont gagné et gagnent encore, non seulement des millions, mais des milliards, grâce aux inventions de Branly et de Forest. Eh bien! pendant que ces mufles profiteurs étalent le luxe le plus effréné, font écrire leurs noms en lettres de feu dans le ciel et voient se trainer à leurs pieds toute la racaille prostituée du pouvoir, de la presse, de la galanterie et des « bons citoyens », Branly, vieillard de 86 ans, et la veuve de Forest, vieille femme de 76 ans, vivent à Paris dans la misère, délaissés par tous et menacés d'aller finir leurs jours, sans abri et sans pain, dans un asile de nuit!... Le muflisme ne considère plus les grands écrivains et artistes de tous les temps que comme de « nobles poussahs » qui se sont attachés à une œuvre vaine. Il ne s'intéresse plus à un Hugo, un Byron, un Delacroix, un Baudelaire, un Wagner, un Tolstoï, un Zola, un A. France, que dans la mesure où il a été pédéraste, cocu, syphilitique ou converti. De là le succès du genre littéraire dit de « vies romancées » qui ne sont, la plupart du temps, que des maquillages audacieux de l'histoire et des introspections vicieuses dans l’existence des morts. Flaubert, qui eut à se défendre de son vivant contre tant de mufles, ne se doutait pas de l'acharnement que mettraient tant de fouille-chose à livrer à la malignité publique le secret de sa vie privée, et de l'ardeur qui serait apportée au tripatouillage de son œuvre. Le muflisme a une censure, mais il ne l’emploie pas contre ces malfaiteurs. Il en a même deux, l'une exercée officiellement, au nom du gouvernement « gardien des bonnes mœurs », par de lamentables cuistres descendus au métier déshonorant de dépeceurs de la pensée nouvelle et indépendante ; l'autre officieuse, des cafards bien-pensants et des domestiques des puissances financières et politiques formant des congrégations de « moralistes » bénévoles tant laïques que religieux, tant démocrates que réactionnaires. Le muflisme juge le talent suivant le cours de la Bourse, l'œuvre d'art à son prix de vente. Un Pierre Grassou, dont Balzac a écrit l'histoire et dont la postérité pullule aujourd'hui, qui sait peindre indifféremment des Raphaël, des Rembrandt, des Watteau, ou des Corot, des Daumier, des Cézanne est aussi grand que tous ces maîtres réunis, et si les maîtres meurent souvent de faim, en attendant d'enrichir les mufles, les Pierre Gras mariages, sont décorés et étalent pompeusement à l'Académie leur puffisme triomphant. Le mépris de l'intellectualité qui ne s'emploie pas au service de l'imposture, la haine de la pensée qui ne conduit pas à la folie et au meurtre, sont devenus une discipline sociale et une orthodoxie rigoureuse. Il y a vingt ans, on préparait 1914 avec des élucubrations comme celle-ci : « Pour ma part, je ne suis pas éloigné de croire que si, aujourd'hui, un jeune, à vingt ans, révélait soudain du génie, s'affirmait grand écrivain, grand musicien, grand philosophe, il serait socialement moins utile que ne l’est actuellement le grand gamin que vous savez (Georges Carpentier), devenu grand boxeur par le don, la discipline et la volonté » (Mr Frondaie). Aujourd'hui, après une guerre que tout le monde, sauf de sombres crétins et de monstrueux responsables, reconnait avoir été aussi stupide que criminelle, on pense encore, plus que jamais, que : « Savoir appliquer un coup de poing au bon endroit est plus utile dans la vie que tout ce que l'on enseigne dans les classes » (J. de Lacretelle). Les « clercs qui trahissent » se sont faits boxeurs, dans la crainte de se « déshonorer » et de perdre leurs prébendes. Ils viennent lécher le sang, comme les chacals après la bataille, approuvent et bénissant au nom de Dieu, de Platon, de Thomas d’Aquin de Spinoza, de Karl Marx de Kropotkine et... de Déroulède. M. Bergson, lumière du ciel sorbonique, est descendu jusqu'à écrire la préface d'un livre de M. Viviani ; mais il a été fait commandeur de la Légion d'honneur, ce qui ne serait pas arrivé à Spinoza. Sont aussi commandeurs de la Légion d’honneur, Mme de Noailles qui représente, parait-il, la poésie, et les grands affairistes des journaux à tout faire. Singulières promiscuités!... Des revues procèdent à des enquêtes sur ce que sera la littérature « au lendemain de la prochaine dernière guerre ». Le muflisme fait vivre les gens dans la pensée de cette « prochaine » comme d'un événement normal, naturel, et qu'il s'agit de voir venir aussi gaiement que possible. La précédente « dernière » ne fut-elle pas le « bon temps » (M. Dorgelès), la « régénératrice » (MM. Bourget et Hervé)?... Avec le plus calme sang-froid on envisage que, « par précaution », chacun devrait avoir chez lui son masque à gaz, « comme il a son parapluie ». Le muflisme a « rationalisé » le sacrifice de l'intérêt général aux intérêts particuliers d'une caste qui ne tient plus sa puissance que de l'argent, produit du brigandage social. Alors que la houille blanche et le pétrole permettraient de remplacer le charbon dans tous ses usages, on continue à faire descendre des hommes dans l'enfer des mines. En 1925-1926, sur 203.444 ouvriers travaillant dans les mines françaises, il y a eu 234 tués et 74.504 blessés, soit 37 pour 100 de travailleurs victimes d'accidents. Mais il faut maintenir les privilèges et les bénéfices de la ploutocratie houillère constituée depuis cent ans, quand on ne connaissait pas l'électricité et le pétrole. Les actions des mines d’Anzin, réparties entre quelques centaines de propriétaires et émises à cent francs au temps où se fonda la dynastie des Casimir Périer, valent aujourd'hui des centaines de mille francs. On comprend qu'il faut faire tuer et mutiler des hommes pour aller chercher du charbon dans ces mines. Pour favoriser les « fermiers généraux de l'estomac national » et la vermine des spéculateurs qui grouille dans leur sillage, on laisse faire la vie de plus en plus chère, et le bon peuple attend toujours ces lois contre la spéculation que des ministres ont pris rengagement « d’ honneur » de faire voter! Par exemple, pour le blé. Les spéculateurs exportent le plus possible et au prix fort, bien entendu. Le blé manquant alors pour le pays, on augmente le prix du pain bien qu'on y mêle toutes sortes de cochonneries comme au temps de guerre. Il y a de gros traitants qui gagnent des milliards à ce commerce, et les ministres qui avaient pris l'engagement « d'honneur » de faire réprimer leurs agissements, leur donnent de hauts grades dans la Légion d’honneur et se mettent à leur service pour justifier, par leurs déclamations, les malhonnêtetés de ces forbans. Certains, qui faillirent connaître le sort d'un Foulon pendant la guerre, sont les maîtres du gouvernement et des journaux les plus démocratiques. Les compagnies concessionnaires de services publics (transports, forces motrices, éclairage, etc...) ont organisé la plus formidable gabegie qui se puisse imaginer, grâce à la jurisprudence de « l'imprévision » qu'elles ont fait établir par le Conseil d'Etat. Alors qu'il y a déficit pour la collectivité qui paie les centaines de millions qui manquent, il y a bénéfice pour les compagnies qui distribuent à leurs actionnaires dividendes et nouvelles actions gratuites. La France va avoir un de ces jours à payer plus de 4 milliards de déficit de ses chemins de fer! Les rois avaient jadis les moyens de prouver devant les parlements les concussions des Semblançay et des Fouquet qu'ils faisaient envoyer au gibet et aux oubliettes ; mais en démocratie, il n'y a pas, paraît-il, de moyen comptable d'établir, devant les tribunaux la malhonnêteté des compagnies et de punir leur gabegie. Par contre, l'ingénieur Archer a été poursuivi et condamné pour avoir fourni du courant électrique à meilleur marché que les compagnies. Sur les marchés, on interdit la vente des produits au-dessous des cours fixés par les mercantis officiels. Des Chambres de Commerce, assemblées solennelles des plus importants et honorables commerçants, présentent elles-mêmes des statistiques truquées pour favoriser les spéculateurs. Les pouvoirs publics, qui n'en ont d'ailleurs aucun souci, ne peuvent exercer aucune action pénale contre les destructeurs de denrées. Pendant que des gens meurent de faim, que des troupeaux de pauvres hères mendient à la porte des casernes, des hôpitaux, des restaurants, les résidus de leurs cuisines, des tonnes de poisson, de légumes, de fruits frais, sont rejetés tous les jours à la mer, mis au fumier et à l'égout par les pêcheurs, les maraîchers, les commissionnaires aux halles, pour que l'abondance des produits ne fasse pas baisser les prix! Un homme courageux, réagissant contre la lâcheté générale et ayant eu la naïve audace de se porter partie civile dans une comédie de poursuite judiciaire contre des spéculateurs du lait, se vit condamné à payer 60.000 francs de frais de justice. Il n y a pas de loi contre les affameurs mais il y en aura une pour faire payer cet homme qui a cru à la justice en temps de muflisme. Des régions entières sont expropriées pour l’établissement d'usines. Les populations qui y vivaient relativement libres depuis des centaines d'années sont chassées ou doivent s’atteler à la chaîne de la nouvelle fabrique. Déboisement, aridité du sol, empoisonnement des cours d'eau, inondations, catastrophes et ruines résultent de ces nouvelles invasions capitalistes plus terribles qu'au temps de Charles V les incursions des Grandes Compagnies. Mais de nouvelles sociétés industrielles ont leurs actions cotées à la Bourse ; la destruction nationale favorise les filouteries du « boursicotage » et quelques douzaines de « ventres dorés » s'arrondissent plus démocratiquement que jamais. Quels scrupules pourraient les retenir, aux colonies, sur les domaines du caoutchouc, du riz, des arachides, du coprah, de l'or du nickel etc. et vis-à-vis des « peuples conquis », quand on voit leurs procédés dans leur pays à l'égard de leurs « libres concitoyens »?... Le muflisme est l'ennemi de la libre nature et de ses paysages. Quand il ne les détruit pas pour établir des usines, il les souille de ses panneaux de publicité pour recommander ses camelotes : automobiles, apéritifs, bretelles, moutarde, insecticides, ou ses lupanars à la mode sur la Manche ou la Méditerranée : casino, roulette, petits chevaux, boule, le claquedent et le tripot pour toutes les bourses, car la démocratie veut que « le peuple s'amuse » et se fasse vider par l'amour et le jeu de ce que le travail et les mercantis lui ont laissé de rognons et d'argent. L'arbre, même à la campagne, est un objet encombrant et inutile s'il ne fait pas des planches.

On y met le feu volontiers quand il appartient au voisin ou à la commune, par vengeance ou pour le plaisir et pour le remplacer par du pâturage. Dans les villes, des municipalités « réalistes » qui adaptent, disent-elles, les nécessités édilitaires aux principes utilitaires, abattent les arbres des boulevards pour les remplacer par des étalages et des tables de bars. Il y a encore plus d'encombrement et plus de chaleur sur l’asphalte, aussi on boit mieux. Les arbres ne sont pas électeurs, les amis des arbres ne le sont guère, mais les « bistros » et leurs clients le sont beaucoup. L'écrasement des gens, au propre comme au figuré, est le mot d’ordre du muflisme. C'est devenu un sport à la portée du bourgeois le plus moyen et de l'ouvrier « américanisé », grâce à l'automobile et à un bon contrat d'assurance. « Combien consommez-vous aux cent kilomètres? - Deux piétons », dit une charge du Canard Enchaîné. Quand l'homme n'est pas complètement mort, on l'abandonne sur la route pour qu'il soit achevé par un confrère ou on le transporte sur une voie ferrée où il sera encore plus sûrement écrasé par un train. La statistique des accidents d'automobile constitue le plus impressionnant tableau de chasse du muflisme, après celui de la guerre. En 1929, aux Etats-Unis, 33.060 personnes ont été tuées, 1.200.000 blessées. En Angleterre, 6.696 tuées et 170.917 blessées. La France arrive modestement au troisième rang avec 3.707 morts et plus de 70.000 blessés. En six ans, elle a vu 14.912 morts. Sous l'ancien régime, quand un carrosse bousculait les gens dans la rue, il provoquait une émeute. Aujourd'hui, devant ces milliers d'écrasés, on ne dit rien, la faculté de payer conférant le droit à tous les abus et chacun ayant l'espoir d'encaisser. Les Compagnies d'assurances paient... quelquefois. Que faut-il de plus? Le muflisme dit à la victime, si elle n'est pas morte : « Heureux veinard, vous voilà rentier!... » Car en démocratie, ce n'est pas comme sous l'ancien régime. Il y a le Code Civil avec ses articles 1382 et suivants qui veulent que quiconque a causé un dommage à autrui lui en doive réparation. L'interprétation juridique est des plus circonstancielle suivant la qualité de l'écraseur et celle de l'écrasé. mais le principe y est, et c'est l'essentiel en régime de blagologie. Les écraseurs riches ne vont pas en prison, même lorsqu'un tribunal qui n'est pas à la page les condamne à en faire. Leurs chauffeurs y vont à leur place, de même que l'aiguilleur de trains ou le boiseur de galeries y va pour le directeur de chemins de fer ou de mines. Ce directeur dit à son conseil d'administration émerveillé : « Les catastrophes nous coûtent moins cher que l'entretien du matériel ; laissons arriver les catastrophes ». Pourrait-on envoyer en prison un si parfait technicien, alors qu'on a sous la main l'aiguilleur et le boiseur?... On a vu, jadis, des nobles et des riches monter à l'échafaud pour des crimes de droit commun. On n'en a plus vu depuis cent ans. La « grâce » démocratique veille sur leurs jours. Par contre, on guillotine journellement de pauvres diables qu'une tare physiologique, l'abandon moral, l’ignorance et la misère ont conduits infailliblement au crime. « Tu peux tuer cet homme avec tranquillité », disent au bourreau douze individus conventionnellement vertueux qui ne sont pas toujours des bourgeois bien habillés. Les mêmes acquittent, presque avec félicitations, le virtuose du revolver qui a tué sa conjointe « parce qu'il l'aimait trop!» ce qui est la manifestation grégaire de l'esprit propriétaire. Ils admirent ce gaillard qui tirera de son acquittement la meilleure réclame politique, industrielle, commerciale ou artistique, car le muflisme ne dédaigne aucune publicité si scandaleuse soit-elle. Le sang et la boue sont le meilleur engrais de la réclame. Ne lit-on pas des quantités d'annonces de ce goût : « Le fournisseur du soldat inconnu. Le soldat inconnu, dont la tombe est fleurie journellement, a reçu jusqu'à ce jour plus de 1.500 couronnes sortant de chez X ... » Mais voici qui donne encore mieux la mesure de toute la délicatesse du muflisme : « Gagnez beaucoup en vendant à vos amis les chaussettes Y... » Pour le mufle, les amis sont des poires que la Providence a fait mûrir pour qu'il les cueille. Il ne peut lui venir à l'idée que l'amitié est sacrée plus que l'amour, étant plus durable, et qu'elle doit être le dernier domaine inviolé parce que, même égoïstement elle pourra être le suprême refuge pour le réprouvé et le maudit. Le mufle s'enfuit, emportant la montre du copain qui lui a donné l'hospitalité. Il va même raconter à la police les secrets d'intimité que le copain naïf lui a confiés. Il est ce Pierre a qui renia Jésus livré aux gens « bien pensants » et qui ne pleure plus « amèrement » depuis qu'il est la pierre d'une boutique qui n'a pas cessé de crucifier Jésus depuis 1900 ans. Malheur à l'homme qui va encore à pied sur les routes, pour ses affaires ou son plaisir. Il est d'ailleurs, de plus en plus, un personnage de la préhistoire que les gendarmes étonnés interpellent sans aménité quand les automobilistes le ratent. Le temps n'est plus aux « rêveries d'un promeneur solitaire », pas plus qu'aux auberges accueillantes où l'on mangeait avec la famille la soupe trempée pour elle. Le Touring-Club a réalisé pour le muflisme l'hôtel et les repas interchangeables sur toutes les routes, du Nord au Midi, de Paris à Yokohama. En même temps que le voyageur « logé à pied et à cheval ». L'homme honnête, scrupuleux, poli, modeste, sachant se tenir à sa place, ne sera bientôt plus qu'une pièce de musée archéologique, une figure de musée Grévin pour l'amusement des mufles. Quant au goût de la pauvreté, ou à la pauvreté elle-même, soit par indifférence, soit par incapacité de s'enrichir, ils sont devenus des crimes. On outrage le muflisme en méprisant la richesse comme en faisant preuve d'intelligence, et il s'en venge comme de la plus grave offense. « Malheur au pauvre! » est, dans la démocratie qui a proclamé l'égalité des hommes, un cri plus sinistre que « Malheur aux vaincus! » Le vaincu a été un combattant qui a pu avoir un moment l’espoir de la victoire ; le plus souvent, le pauvre n'a pas même pu combattre. Le muflisme aristocratique se bornait à dire avec Lantin de Damery, un brave homme qui fut courtisan plus par préjugé que par intérêt : « Une personne dans l'indigence est plus facile à corrompre que celle qui est riche ». Il oubliait que l'indigent peut n’être pas corruptible tandis que le riche a été corrompu du moment où il a été enrichi. Le muflisme bourgeois, pour qui la pauvreté est « une névrose » (Lumbroso), en a fait de plus en plus un crime en se démocratisant. Il en coûte plus aujourd'hui de voler un pain que de tuer quelqu'un. Le pauvre qui a manqué de respect à la fortune subit cette contrainte par corps que Saint Louis, il y a 800 ans, n'admettait que pour les dettes envers la couronne. La couronne est devenue tout ce qui s'appelle propriété, et elle est plus sacrée que la vie humaine. Un propriétaire qui tire sur un maraudeur pour deux prunes volées, un garde-chasse qui tue un braconnier pour un lapin pris au collet, sont plus sûrement acquittés que s'ils ont défendu leur existence. Le muflisme organise des « Semaines de bonté ». Il déborde tellement de « bonté » que son usage quotidien ne lui suffit pas. Il faut qu'il en fasse parade dans des journées et des fêtes spéciales, comme il accroche son honneur à sa boutonnière, tant il en a de trop en lui-même. Sa bonté et son honneur sont comme un eczéma qui a besoin de s'extérioriser. Il danse, il s'amuse, au profit, dit-il, des victimes des catastrophes et des calamités publiques. Il danse sur les morts de la guerre, comme les parents des victimes de la Révolution dansaient sur les leurs. Il pousse la délicatesse des sentiments jusqu'à organiser des fêtes de la « superélégance » et de la « grâce féminine » au bénéfice des « gueules cassées » de la guerre. C'est à croire que si les tremblements de terre, les inondations et les grandes tueries n'existaient pas, il faudrait les inventer pour permettre au muflisme de s'amuser et de découvrir la beauté. Après avoir obligé les ouvriers à accomplir des travaux meurtriers, les avoir fait périr de misère physiologique, les avoir livrés aux maladies sociales, le muflisme qui leur a réclamé en outre, « pour la patrie », les enfants qu'il ne fait pas lui-même, s'amuse encore pour répandre sa « bonté » sur les orphelins que ces misérables ont laissés. Ce sont alors les bals des « petits lits blancs », de la « cuillerée de lait », de la « bouchée de pain », de « l'assiette de soupe », etc. Ce sont aussi les bals de « la misère noire », des « galas apaches », du « Royaume des fous », parades crapuleuses où les mufles vomissent leur dernière bave sur la détresse humaine. Quand il a ainsi dansé, mangé, bu, forniqué, quand il a donné sa souscription pour les malheureux qui ne verront souvent pas un sou du produit de la fête, le mufle estime qu'il a fait tout son devoir, plus que son devoir, tout le monde n'étant pas obligé d'être « philanthrope », surtout quand on ne s'en fait pas des rentes. C'est bien d'avoir une « belle âme », mais il faut que ça rapporte. Le mufle serre sa « bonté » dans son coffre, avec les bijoux de sa femme, jusqu'à la prochaine fête. Un homme peut tomber d'inanition dans la rue ou se jeter de désespoir à la rivière ; ça ne le regarde plus. Bon débarras pour la société qui n'avait que faire de cet inutile. Mort, il servira au moins à quelque chose. Il ira à l'amphithéâtre où les carabins apprendront sur sa vieille carcasse à guérir les maux des riches. Car l'Assistance Publique, qui l’a abandonné vivant, a des droits sur le macchabée ceux de la Science, Monsieur! - ceux de la Science qui tue les pauvres pour mieux faire vivre les riches. Parmi toutes les épaves humaines qui traînent lamentablement une existence de chien errant, combien pourraient être sauvées par un geste de simple bonté, de celle qui n'a pas besoin de la publicité des journaux et de grands patronages pour se manifester. Mais si l'on s'occupait du sauvetage des épaves humaines, les mufles du journalisme ne pourraient plus s'amuser à écrire des choses comme ceci : « Record! On a arrêté en flagrant délit de vol à la tire la veuve Mathieu, âgée de 71 ans, sans domicile, titulaire de nombreuses condamnations et de 200 années d'interdiction de séjour. Elle a été envoyée au dépôt ». Le dépôt, c'est tout ce que le muflisme qui organise des « semaines de bonté » trouve pour une vieille femme de 71 ans, sans domicile, et qui détient le « record » de l'interdiction de séjour! Parmi les moyens d'abrutissement, habitudes ou vices contractés par la faiblesse humaine, le muflisme encourage particulièrement le tabagisme. Jusqu'à la guerre de 1914, le fumeur avait été assez discret. Dans les trains et les tramways, il se tenait dans des compartiments spéciaux et on ne le tolérait pas dans les salles de restaurant ou de spectacles autres que les cafés-concerts. Aujourd'hui, il faut subir le fumeur partout et jusque chez soi où le mufle visiteur allume sa cigarette sans même demander si ça ne vous gêne pas. Le fait est courant dans le monde des affaires où l'on ne peut pas toujours mettre à la porte un malotru. Des médecins ne disent plus au malade qu'ils auscultent : « Toussez!... » Ils lui soufflent au nez la fumée de leur cigarette. Ces jeunes gens parlant à une femme à qui ils veulent plaire lui envoient au visage l'odeur du mégot collé au coin de leurs lèvres. Les femmes d'ailleurs ne détestent pas ça puisqu'elles le supportent. Il en est qui fument en faisant leur ménage et en allaitant leurs enfants. Elles ne sont plus comme Pétronille qui sentait la menthe, et l'horreur du tabac ne les pousse plus à préférer à sa fumée celle de Belzébuth aux nuits du sabbat (Michelet). Les anglo-américains ont apporté en France l'habitude de fumer en mangeant, et par imitation stupide les Français se sont mis à faire comme eux. Le muflisme des hôteliers, restaurateurs et gastronomes professionnels qui leur font de la publicité, ont trouvé un tel profit à ce nouveau snobisme qu’ils l'ont encouragé au lieu de le combattre. Les Français y ont perdu, avec une des formes de la politesse, le véritable goût de la table et surtout du vin, celui-ci ne s’accommodant nullement de l'odeur du tabac pour un vrai gourmet ; mais cette odeur s'accorde parfaitement avec le tord-boyaux des cocktails dont on s’abrutit de plus en plus. Honteusement servile chaque puisqu’il y a un profit à tirer, le muflisme s'est appliqué à adopter les mauvaises choses anglo-américaines parce que la livre et le dollar primaient le franc. Il se rend méprisable au point de tolérer que les Américains fassent en Europe la chasse aux noirs comme ils la font chez eux! On ne supporte pas encore que des noirs soient brûlés après avoir été arrosés de pétrole ; ça viendra peut-être. Dernièrement trente Américains ont été expulsés pour avoir chassé d'un restaurant un ouvrier nègre ; mais ça s'est passé en Russie. Les bolcheviks sont en retard dans les voies du muflisme. Pour attirer dans leurs rets la clientèle dorée du tourisme cosmopolite, les mercantis de « l’hostellerie » se font partout les plus féroces antibolchevistes et les plus ardents fascistes. On écarte des stations de montagne, où ils pourraient être efficacement soignés, les tuberculeux et les gazés du travail et de la guerre. Dans les villes de luxe et de plaisir, sur la « Côte d'Emeraude » et la « Côte d’Azur », il n'y a pas, il ne doit pas y avoir de malades, hors ceux qui paient dans les palaces 500 ou 1.000 francs par jour pour eux et 100 francs pour leur chien. A ce prix, les chiens ont aussi le droit d'être malades, mais pas la population indigène pauvre à qui les riches de tous les pays viennent apporter leurs microbes. « Il n'y a pas de tuberculeux chez nous! » a répondu curieusement le maire d'une de ces villes-lupanars de la « Côte d'Azur » à une œuvre antituberculeuse qui demandait à organiser une fête au profit de ses malades. Dans ces villes, il n'y a que les « maîtres du monde », leurs maîtresses, leurs hommes d'affaires et leurs larbins qui comptent quand ils apportent leur argent à la roulette. Faut-il continuer? L'Encyclopédie tout entière n'y suffirait pas, tant son devenues universelles les formes du muflisme et tant elles ont contaminé la vie individuelle et sociale dans toutes ses manifestations. Le muflisme est infini, comme la sottise dont il est l’aspect le plus détestable. On n'a aucun mérite à distinguer ses turpitudes ; nous en sommes envahis, aveuglés, étreints, empoisonnés, assassinés. Il les étale avec l'affectation de l’ordure qui fume au soleil, en pleine route ; il faut qu'on les voie, qu'on les sente et même qu'on y mette le pied. Peut-on les ignorer quand on observe la place qu'il donne aux valeurs sociales : l’oisiveté dans les palais avec l’abondance et le luxe, le travail dans les taudis avec la privation et la misère! On n'est pas moins édifié par le choix qu’il fait de son « élite » et sa façon de la « distinguer ». Cette élite, jadis, remplissait les pages du Gotha ; on la trouve maintenant, avec tons ses titres et qualités, dans l’Annuaire Officiel de la Légion d'Honneur. C'est un Bottin de 150.000 personnes dont les mérites sont tellement spéciaux qu’elles en portent le signe à leur boutonnière, afin que nul ne les ignore. Mais cherchez combien il y a de gens d'un vrai mérite attesté par leur vie ou leur œuvre, dans cette interminable liste de gens trop « distingués » où l'on rencontre, en revanche, toutes les variétés de parasites sociaux et de malfaiteurs publics évoluant dans les assemblées politiciennes, à la Bourse, dans les journaux, dans les lupanars à la mode, et même la valetaille de ces lupanars - n'est-on pas en démocratie? - des surveillants de la roulette et des rinceurs de bidets! Il y a plus de dignitaires de la Légion d'honneur dans les prisons que dans les assemblées savantes. Les journaux débordent des récits de leurs scandales, et ce n'est pas toujours sur les plus malpropres qu'on a ainsi la révélation de mérites bien « spéciaux » au-dessus de ceux du vulgaire ; c'est le plus souvent sur les moins adroits et les moins puissants, ceux qui n'ont pas su friponner assez dans le grand pour que leur malhonnêteté devienne de la vertu. Ainsi, l'âne payait pour le lion chez Les animaux malades de la peste. Caliban n'ayant pas su réaliser une véritable démocratie capable de se diriger - nous ne disons pas : de se laisser gouverner - dans les voies d'une véritable élite, il était inévitable que le muflisme dominât de plus en plus cette démocratie et la fît tomber à sa forme la plus basse : l'ochlocratie, où règne le « nervi » parvenu. C'est sa façon de nous faire revivre les temps de la Rome antique. On a assisté, depuis 1914, à la montée fangeuse de cette ochlocratie. Toute une racaille, « réhabilitée » dans l'emploi des « nettoyeurs de tranchées » et enrichie des dépouilles des charniers est arrivée à l'assaut. Des traine-savates qui faisaient jadis leur dimanche d'une portion de chat à cinq sous dans une gargote infâme et couchaient à la corde ou sous les portes, sont devenus des nababs pour qui rien n'est assez bon, assez choisi, assez cher dans les restaurants, les palaces, les casinos, où ils étalent leurs élégances de « bête puante » non décrassée. Thénardier, que tous les parfums de Coty ne peuvent purifier de l'odeur des cadavres dont il a fait les poches, mais échappé à la vermine de la rue Blomet et au bagne, grâce à son argent, est devenu le Pétrone de ce que M. Thomson a appelé « l'aristocratie républicaine » au lendemain de Panama. Il n'en demeure pas moins obséquieux devant tout aventurier à particule, respectueux, par suite d'une vieille frousse atavique, de toutes les formes aristocratiques périmées qu'il voudrait voir ressusciter pour lui. Il veut que tout soit « royal » ou « impérial » de ce qui est à son usage et dans ses fréquentations ; ses châteaux, ses automobiles, ses meutes que des évêques bénissent, car il n'est plus maintenant un mécréant. Ses chemises, ses chaussettes, ses cure-dents, sortent de chez des fournisseurs royaux. Il pisse dans un pot de chambre armorié et, couchant dans un lit authentique de Mme Dubarry, il rêve qu'il fait l'amour à la façon de Louis XV. Les fesses offertes à tout plus puissant que lui qui voudra bien mettre son pied dedans, il se rattrape sur ses administrés, ses ouvriers, ses domestiques. Jadis, il voulait « troubler la fête » avec eux ; maintenant il y participe avec un mépris souverain pour les « espèces inférieures » qui répugnent à ses escroqueries ou sont des « cavés » qui « ne savent pas y faire »! Contre ces « espèces », avec lesquelles il serrait les poings et se tenait les coudes dans les bagarres contre la police, il rêve maintenant de voir travailler les mitrailleuses. C'est lui d'ailleurs qui devenu ministre les commandera aux prochaines bagarres. Cicéron disait : « Ceux qui commandent doivent tout rapporter au bonheur de ceux qui sont placés sous leur autorité ». Les bateleurs du muflisme mettent volontiers cette phrase en manchette dans leurs journaux ; en même temps ils favorisent les coups de force et les usurpations des mauvais commandants dont, ils reçoivent la sportule. Louis Blanc a dit de façon moins lapidaire : « Je sais bien que le commandement devrait être modeste. Entre le plus grand et le plus petit des hommes, la différence n'est pas telle que la volonté de l'un puisse légitimement absorber celle de l'autre. L'orgueil n'est permis qu'à celui qui obéit ; quant à celui qui commande, il ne saurait se faire pardonner cet excès d'insolence qu'à force d’humilité. Mais de telles vérités sont trop hautes pour une société ignorante et corrompue ». Elles le sont trop pour le muflisme, sauf en paroles, car il les adopte dans sa blagologie démocratique, mais il les nie dans les faits. Lamartine, de son côté, disait à ce muflisme, en1834, quand il débutait dans la politique : « Ce n'est point pour les vertus qu'il possède qu'on peut aimer le peuple, on doit l'aimer vicieux et grossier, on doit l'aimer pour les vertus qu'il n'a pas et qu'il aurait certainement si on ne lui eût ravi sa part d'éducation et mesuré d’une manière inique son droit au bonheur ». Il eût été plus facile d'attendrir un tigre sur le sort de sa proie que de faire entendre ces choses là aux fusilleurs des canuts de Lyon et aux conquérants de l'Algérie. Il serait encore plus vain de vouloir les faire entendre aujourd'hui aux applicateurs des « lois scélérates » et aux guillotineurs des révoltés de Yen-Bay. Aussi bien sont-elles impossibles sous quelque gouvernement que ce soit. Tout gouvernement est un dictateur en puissance, un pouvoir toujours arbitraire quelle que soit son étiquette, sous peine de ne plus subsister devant la libre manifestation des opinions et des volontés. Les gouvernements ne peuvent que servir le muflisme et nous venons de voir que plus ils sont démocratiques, plus ils sont ses valets. Au contraire de ce que disait A. Dumas, même sans ministres, il n' y a pas de bon gouvernement.

L'humanité arrivera-t-elle un jour à une quatrième évolution qui mettra fin à la muflerie collective, socialisée dans le muflisme? Pour cela, il faudra plus qu'une révolution remplaçant une classe par une autre classe, des dictateurs par d'autres dictateurs, des mufles par d'autres mufles. Il faudra que se forment des consciences possédant avec le sens de leur dignité celui de la dignité des autres et ayant la volonté de la justice et de la liberté. Quand Caliban saura ne plus obéir aux « êtres puants » qui l'exploitent, quand il ne s'adaptera plus à leur muflisme, quand il aura compris surtout que rien ne servira de mettre à la place du muflisme bourgeois et démocratique un muflisme prolétarien : alors, la quatrième évolution, celle de la libération de l'humanité par l'intelligence et la bonté pourra commencer. Pour ne pas avoir à se mépriser soi-même, il faut lutter de toutes ses forces contre le muflisme, lui résister le dénoncer le ridiculiser, le flétrir en toutes circonstances. Ce n'est pas toujours agréable. En terminant cet article nous en avons un mauvais goût à la bouche et une tristesse à l'esprit ; nous éprouvons une sorte d’humiliation à nous dire qu'un si piteux tableau est celui de la sottise humaine. Mais cette lutte est indispensable ; elle est une œuvre de prophylaxie sociale, de défense de la dignité humaine à laquelle tout individu qui n'est pas un « être puant » doit travailler, quitte à mettre des bottes et à se boucher le nez, comme lorsqu'on descend dans un égout.

- Edouard ROTHEN