"Tout abandon de principes aboutit forcément à une défaite" Elisée Reclus "Le dialogue, c'est la Mort" L'injure sociale
jeudi 9 juin 2022
Lignes N 68: Jean-Luc Nancy
Lignes: collection dirigée par Michel Surya
"Penser exposé". Par Georges Didi-Huberman
On dit que la mort a toujours le dernier mot. Eh bien non, ce n'est pas vrai. Ce que la mort a de "dernier" n est pas un mot, pu alors c est un mot bien pauvre, un mot nul, un simple dernier souffle. Il y a tant de mots et de phrases qui survivent a ceux qui les ont prononcés. Beaucoup de sont perdus dans l air, sans doute, mais beaucoup continuent de circuler - de survivre, de ressurgir, de zigzaguer, de sous-venir- dans la mémoire des survivants . Surtout si ces mots ont été phrasés, ecrits, imprimés, reproduits,publiés: encore la, vivaces dans la bibliothèque ( qui n est donc pas un cimetière des pensées, mais, au contraire, un palais de leurs survivances).
Jean-Luc Nancy est mort. Je relis, sans savoir pourquoi, des coups de Corpus. Ce faisant, les mots imprimés font sous-venir- une multitude d images. Des espèces de re-voirs. A quelqu un qui a tant pense, qui a tant écrit, on ne dit pas adieu mais: au revoir, au relire. Je revois Jean-Luc dans ses grands sourires. Je relis une phrase dans Corpus et je reentends sa belle voix. Comme il aimait parler ( improviser, penser sans cesse et sans hauteur) ! Je relis un chapitre de Corpus et je revois son corps. Si fragile, tant il a été affecté, touche de maux. Un jour a Paris, je lui ai laissé un passage entre deux portes, il y avait un petit courants air, et en quelques secondes, je l ai vu prendre froid. Un autre jour, en Suisse: pas assez d oxygène, arrive là-haut il fallut trouver un médecin. Mais il resta la haut, même about de souffle il lui importait trop de s exprimer ( je me souviens qu'il parla, en improvisant longuement, de sexe). Donc il s exposait. Et, s exposant, délivrait toute sa force. Corps extraordinairement puissant, donc, : il semblait résister à tout, renaître à tout. Trop occupé à construire quelque chose. Je le revois, en juin 1978 dans l'Antigone de Sophocle (traduit par Holderlin lui-même traduit par Philippe Lacoue-Labarthe, et mis en scène par Michel Deutsche au théâtre national de Strasbourg), avec son tablier d artisan, jouant le rôle du menuisier Zimmer et construisant, chaque soir, un objet de bois qu il offrait ensuite aux acteurs de la troupe.
Sur toute chose mettre la pensée au travail, parvenir à faire émerger un point de vue philosophique. Donc penser en s exposant, penser exposé. Le monde, Dieu, la métaphysique, la politique, l actualité, l art...et même la naissance des seins. Était-ce volonté de système? Pas du tout. Peut-être, simplement, une façon - qu'il fallait à chaque fois entièrement construire comme pensée - de dire qu'être, c'est être touché , comme son maitre et ami Jacques Derrida lui en aura, si généreusement, adressé la remarque.
S'exposer: exposer devant autrui, philosophiquement (comme fait le professeur d'université devant ses collègues ou ses élèves: des exposés), que l'on est au danger exposé. Ne pas passer sous silence sa propre puissance - fût-elle vécue dans la plus extrême fragilité- d'être affecté. Corpus n'est-il pas contemporain de l'expérience physique et existentielle traumatisante que l'intrus racontera une dizaine d'années plus tard?
Expérience à écrire et, donc, comme l'écrivait Jean-Luc Nancy, à plutôt excrire pour l'exprimer, pour savoir l'inscrire "à corps perdu". Le corps est "immanquablement désastreux", lit-on alors. En écho, peut-être, à l'écriture du désastre de Maurice Blanchot: "Le corps est toujours plus tombé, plus bas, puisque sa chute est toujours imminente." S'exposer, donc: montrer à autrui - écrire - que l'on sait que l'on tombe.
S'exposer: écrire quand le geste d'écrire est celui de "toucher à l'extrémité", comme s'exprime Nancy en écho, cette fois-ci, à Georges Bataille. Mais le verbe important, ici, est encore le verbe toucher qui semble assumé - exposé avec tout ce qu'il suppose de sensibilité - comme l'inverse de toute pensée qui chercherait à saisir par l'entremise d'un concept ( Nancy a bien dû, quelque part, rappeler la parenté du "concept" ou Begriff et de l'emprise que suppose le verbe "saisir" ou begreifen). Il faudra donc choisir à chaque fois que l'on prend la plume: toucher pour saisir ou bien toucher pour laisser libre. Et laisser libre en affirmant que l'on a été soi-même touché dans ce geste, dans cette sorte de caresse philosophique. Or, avec le corps -qui "donne lieu à l'existence", pas moins -, il ne saurait y avoir de "formes a priori de l'intuition" ni de "table des catégories": tout ici ne consiste que dans la "modulation spacieuse de la peau ". Par conséquent, "n'est à penser que là où la pensée touche à la dure étrangeté, à l'extériorité non-pensante et non-pensable de ce corps. Mais seul un tel toucher, ou une telle touche, est la condition d'une pensée véritable".
mardi 7 juin 2022
mercredi 1 juin 2022
Bibliothèque Fahrenheit 451
POUR VOUS COMBATTRE
« On venait d’attraper l’Histoire au collet et de la fiche quatre fers en l’air. » Tandis que dans l’ouest du pays, les combattants qui « brûlent encore d’asseoir le petit roi sur le trône » et veulent « l’ordre des braves prélats, la sainte religion romaine et la naissance qui vous fait grand de ce monde ou humble crevure » brandissent haut les armes contre la République, toutes les armées des cours d’Europe, coalisées, l’assiègent et l’assaillent. Pourtant, « jamais auparavant l'espèce humaine n'avait entrepris pareille tâche depuis que son crâne avait forci et qu'elle savait tailler la pierre en pointe : rendre les humains égaux entre eux. » Dans cette période trouble où la Convention se doit de demeurer ferme et intraitable, Camille Desmoulins l’enjoint de ne surtout pas oublier de rester juste. Joseph Andras brosse un portrait enthousiaste de cette figure magistrale, souvent effacée par ses illustres camarades, Robespierre et Danton. La rédaction et la parution des sept numéros de son journal, Le Vieux Cordelier, rythment un récit nerveux et intense.
« Desmoulins, l'enfant de Picardie, l'homme qui convia les Parisiens à s'armer deux jours avant qu'ils ne prennent d'assaut la Bastille, l'homme qui appela les patriotes à porter la cocarde en forme de ralliement, l'homme qui signifia sa haine des rois et son désir de république quand le pays communiait au complet en la monarchie, l'homme qui le premier invoqua la liberté, l’égalité et la fraternité sans savoir, c'est l’évidence, que ces trois mots, liés de la sorte, connaîtraient quelque destin. » Voilà qu’il s’élève à présent « contre les âmes par trop zélées ». Hébert, substitut du procureur de la Commune et « voix furieuse du Père Duchesne », et les siens appellent à ce que les têtes tombent davantage, que l’ennemi tremble et que le pays soit purifié, tandis que Desmoulins jure qu’en exhortant à plus de terreur et de morts, « les exagérés » font le jeu de l’ennemi. S’il « tient en effroi la religion de l’Église, froide, inquisitrice, compagne des puissants » et réclame que le clergé soit arraché du corps politique, il réclame que la République garantisse la liberté des cultes, que l’on cesse de piller les églises, de noyer les prêtres et d’abattre les statues, de crainte « de précipiter les gens de foi dans les bras de la Vendée ». S’il condamne sans équivoque la monarchie, qui est « l’immondice et l’égout », il reproche au Comité de Saut public d’avoir laissé la liberté « quelque peu en retrait », de frapper, pour combattre les ennemis, aussi ceux qui ne méritent pas d’être nommés tels. Il esquisse une ligne courbe, « soucieuse des rêves de la Révolution et des contraintes du présent » et demande la libération de deux cent mille prisonniers qualifié de suspect, considérant que sous un régime révolutionnaire il n'est que « des gens libres et des gens dont l'accusation a été prouvée ». Mais l'heure n'est pas à la clémence et l’on ne jure alors que par « la sainte guillotine » pour sauver la Révolution.
Et puis on restaure le suffrage censitaire, on rouvre la Bourse, on érige l’Empire, on rétablit l’esclavage, « bref, on décrassera le pays de ces momeries de gens égaux, de pain en partage et de peaux noires affranchies ».
Ce récit restitue les enjeux d’une époque trouble, que beaucoup s’obstinent prendre plus confuse encore. « L'Histoire n'est jamais qu’une façon pour les puissants de continuer à faire les poches aux morts. » Mais Joseph Andras veille au grain et, livre après livre, donne la parole aux vaincus, aux oubliés.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
POUR VOUS COMBATTRE
Récit
Joseph Andras
176 pages – 17,50 euros
Éditions Actes Sud – Collection « Un endroit où aller » – Arles – Mai 2022
www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/pour-vous-combattre
Du même auteur :
AINSI NOUS LEUR FAISONS LA GUERRE