La foi est
la croyance, la confiance aveugle en quelque chose. La foi religieuse
; mourir pour la foi ; croyance aux vérités de la religion. « La
foi, dit Lachâtre, est la croyance que les faits et les préceptes
présentés par les religions sont vrais et viennent de Dieu. Cette
croyance n'est pas raisonnable, le plus souvent même elle est
stupide, puisqu'elle admet des faits et des idées que la raison
humaine ne peut jamais vérifier et que, très souvent, elle démontre
être absurdes. Le musulman qui a la foi croit, par exemple, que
Mahomet a fait un trou dans la lune lors de son voyage dans le ciel ;
le chrétien, à ce propos, se rit de la bêtise du sectaire arabe ;
à son tour, le chrétien qui a la foi croit que saint Denis porta sa
tête entre ses mains, après avoir été décapité, chanta un
cantique et fit une lieue dans cet état ; mais le fidèle mahométan
trouve aussi que le chrétien n'a pas le sens commun. Comme on le
voit la foi, théologiquement parlant, est une adhésion irréfléchie
de la croyance à tout ce qui plaît aux prêtres d'enseigner ».
Disons de suite que la foi religieuse repose sur l'ignorance et que
c'est sur cette ignorance que se sont échafaudées toutes les
religions. La foi est un sentiment aveugle, qui ne se résiste pas à
l'analyse et que refuse de discuter celui qui la possède. L'Eglise
agit du reste intelligemment en interdisant toute discussion des
articles de foi. La discussion, c'est la porte ouverte à la
clairvoyance et au doute, et le doute c'est l'ébranlement de la foi.
La foi, quelle que soit la religion qui l'inspire, suppose la
croyance en un être suprême, supérieur, infaillible, qui préside
aux destinées des hommes et est fondée en ce qui concerne les
religions monothéistes sur la théorie de la révélation. Quelle
est cette théorie? Salomon Reinach nous l'enseigne brièvement dans
son étude critique des religions : « En donnant l'être à nos
premiers parents, Dieu leur enseigna par lui-même ce qu'ils avaient
besoin de savoir ; il leur révéla qu'il est le seul créateur du
monde, en particulier de l'homme ; qu'ainsi il est leur seul
bienfaiteur et leur législateur suprême. Il leur apprit qu'il les
avait créés à son image et à sa ressemblance, qu'ils étaient par
conséquent d'une nature très supérieure à celle des brutes,
puisqu'il soumit à leur empire tous les animaux. Il leur accorda la
fécondité par une bénédiction particulière, et il fut bien
entendu qu'ils devaient transmettre à leurs enfants les mêmes
leçons que Dieu daignait leur donner. Malheureusement, les hommes, à
l'exception d'un très petit nombre de familles, furent infidèles
aux leçons divines et, abandonnant le culte d'un Dieu unique,
tombèrent dans les égarements du polythéisme. Toutefois le
souvenir d'un si haut enseignement ne se perdit pas entièrement.
Ainsi s'explique que l'idée même d'une divinité tutélaire se
retrouve, sous des formes diverses, chez tous les peuples. Ce n'est
pas aux lumières naturelles de la raison, mais à la révélation
seule que l'humanité est redevable de la connaissance de Dieu et de
la religion ». Doctrine étrange, ajoute Reinach, qui a cependant
pour elle l'autorité de tous les grands théologiens de l'Eglise. Si
l'on accepte les principes d'une telle théorie, si peu scientifique,
rien d'étonnant à ce que l'on accepte également toutes les
stupidités de certains dogmes. Si la promulgation de la loi mosaïque
sur le mont Sinaï, si le long pèlerinage des juifs et leur séjour
de quarante ans dans le désert semble une invraisemblance pour
l'esprit éclairé, si l'histoire de la manne et des cailles qui
tombent du ciel pour nourrir le peuple élu de Dieu paraissent
inadmissibles à l'être sensé, cela est tout naturel pour l'homme
touché par la foi. Tout naturel aussi : la naissance du Christ par
l'intervention du Saint-Esprit, et la mort et la résurrection de
Jésus. Et comme l'on comprend que l'Eglise ne veuille pas soumettre
le dogme à l'analyse, de crainte de le voir s'écrouler! Il faut
croire, sans chercher à comprendre le pourquoi et le comment ; il
faut accepter toutes les bêtises, toutes les niaiseries enseignées
par les religions, sans quoi la foi serait bien vite ébranlée,
mettant fin à l'ignoble spéculation des prêtres et de tous les
princes de l'Eglise. « L'Eglise possède à un degré supérieur,
écrit Sébastien Faure, le sens pénétrant de ce qui plaît à la
nature humaine ; elle a la connaissance approfondie de ce qui
empoigne les imaginations ; elle a poussé très loin et à l'aide de
moyens exceptionnellement favorables et qui lui sont propres, la
pénétration des sentiments qui agitent, des émotions qui
étreignent et des passions qui bouleversent les cœurs. Aussi
a-t-elle pressenti, deviné, que pour faire la conquête de
l'Humanité et pour n'avoir pas à défendre incessamment le bénéfice
de cette conquête une fois réalisée, il ne suffisait pas de
proposer d'imposer à la crédulité des foules la foi en un Dieu
perdu dans l'épaisseur des nuées, entouré de Gloire, de Puissance
et de Majesté, incompréhensible et mystérieux. Artiste génial
ayant conçu et créée l'Univers, Géomètre prodigieux et
incomparable, Architecte ayant tout merveilleusement calculé,
mesuré, consolidé, équilibré » (S. Faure, L'Imposture
religieuse, p. 159). Et c'est alors que pour étayer cette foi,
l'Eglise a construit une doctrine en groupant une foule de mensonges
qui constitue le fond de la religion, de toutes les religions. A
partir du XVIIIème siècle, de nombreux penseurs ont cherché à
combattre l'ignorance populaire perpétuée par l'Eglise et se sont
attaqués à la foi, objet de toutes les impostures. Malgré les
coups qui lui furent portés, l'Eglise est cependant sortie
victorieuse, dans une certaine mesure, de la lutte grandiose qui lui
fut et qui lui est toujours livrée par la science. C'est que la foi
s'est profondément imprimée dans l'esprit de l'individu et que la
paresse des hommes les entraîne plus facilement à accepter avec
passivité ce qu'on leur enseigne que de rechercher par eux-mêmes la
vérité. « Un homme qui reçoit sa religion sans examen, ne diffère
pas d'un bœuf qu'on attelle », écrit Voltaire ; et il continue : «
Cette multitude prodigieuse de sectes dans le christianisme - cela
peut s'appliquer également à toutes les autres croyances - forme
déjà une grande présomption que toutes sont des systèmes
d'erreurs. L'homme sage se dit à lui-même : Si Dieu avait voulu me
faire connaître son culte, c'est que ce culte serait nécessaire à
notre espèce. S'il était nécessaire, il nous l'aurait donné à
tous lui-même, comme il a donné à tous deux yeux et une bouche. Il
serait partout uniforme, puisque les choses nécessaires à tous les
hommes sont uniformes. Les principes de la raison universelle sont
communs à toutes les nations policées, toutes reconnaissent un Dieu
: elles peuvent donc se flatter que cette connaissance est une
vérité. Mais chacune d'elles a une religion différente ; elles
peuvent donc conclure qu'ayant raison d'adorer un Dieu, elles ont
tort dans tout ce qu'elles ont imaginé au delà. Si le principe dans
lequel l'Univers s'accorde paraît vraisemblable, les conséquences
diamétralement opposées qu'on en tire paraissent fausses ; il est
naturel de s'en défier. La défiance augmente quand on voit que le
but de tous ceux qui sont à la tête des sectes est de dominer et de
s'enrichir autant qu'ils le peuvent, et que depuis les daïris du
Japon jusqu'aux évêques de Rome, on ne s'est occupé que d'élever
un pontife un trône fondé sur les misères des peuples, et souvent
cimenté de leur sang » (Voltaire, Avant-Propos à L'Examen
important de Milord Bolingbroke). Pour pouvoir se livrer à la
conquête du monde, pour pouvoir impunément exploiter les
populations du globe, il fallait que l'Eglise, par l'affirmation ou
la violence, inculquât une foi profonde à ses sujets. Ce n'est qu'à
la faveur de l'obscurantisme le plus profond que les religions
évoluèrent et arrivèrent à dominer le monde. La foi est le plus
ferme soutien de l'oligarchie cléricale. Sans elle tout s'effondre ;
elle est une entrave à la civilisation, et la civilisation s'oppose
à l'erreur religieuse. C'est pourquoi l'Eglise combat la science,
barre la route à toute tentative de recherches, à toute extension
des connaissances humaines. La foi, à travers les âges, a été un
ferment de crimes, de massacres, de pillages. La religion et l'Eglise
les ont toujours excusés parce que c'est sur la foi que repose toute
sa puissance. Nous n'en sommes plus cependant aujourd'hui à l'époque
moyenâgeuse et, grâce à une relative liberté de penser, acquise à
la faveur des luttes sociales et des découvertes scientifiques, la
foi est menacée. Il serait pourtant puéril de songer qu'elle est
complètement éteinte. Le fatalisme religieux exerce encore une
colossale influence, car l'individu est toujours imprégné des vieux
préjugés ancestraux. Il faut poursuivre la bataille. Il faut
éclairer les « fidèles » sur l'inconséquence de leurs croyances
; il faut leur démontrer combien est ridicule cette foi aveugle qui
les guide et qui est si peu conforme à la raison et à la logique.
Petit à petit, la lumière jaillira alors dans les cerveaux et la
foi, en disparaissant, permettra d'atteindre plus rapidement à
l'affranchissement du genre humain. En dehors de la théologie, on
donne le nom de foi à l'espérance fondée sur des doctrines
philosophiques ou scientifiques auxquelles on accorde sa confiance.
Avoir foi en la Révolution, c'est-à-dire confiance en la
Révolution. Avoir foi en l'Anarchie. Perdre sa foi, etc...
"Tout abandon de principes aboutit forcément à une défaite" Elisée Reclus "Le dialogue, c'est la Mort" L'injure sociale
dimanche 5 mai 2019
FLUCTUATION n. f. (du mot latin fluctuatio, de fluctuare, flotter) Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure
Instabilité,
mouvement de hausse et de baisse. S'emploie au propre et au figuré.
La fluctuation d'un liquide ; la fluctuation des idées, des
opinions. Agitation, variation, alternatives. La fluctuation des
changes. Tant dans le domaine social que dans le domaine politique,
économique, ou dans le domaine des idées, la guerre a ouvert une
ère de fluctuation. Les peuples de la vieille Europe occidentale
croyaient, en 1914, avoir atteint au suprême bonheur et se
reposaient dans la quiétude. Les quelques incidents provoqués
périodiquement par la lutte des classes ne troublaient pas
profondément les esprits et chacun vivait avec cette certitude que
c'en était fini des calamités et des catastrophes qui avaient
ravagé les générations antérieures. La guerre est venue, le rêve
s'est effacé et la réalité brutale est apparue aux yeux de tous.
Cette lumière a désorienté le monde. Les formules de 1913
paraissent aujourd'hui erronées et, à la recherche de formules
nouvelles plus adéquates à la crise née du désaxage universel,
l'individu subit moralement, intellectuellement, politiquement et
socialement les fluctuations d'une période troublée. Où
allons-nous? Devant la force et la puissance des événements, nous
sommes entraînés dans un tourbillon, et il n'est pas toujours
facile de reconnaître sa route. La Révolution russe, en laquelle
les classes travailleuses du monde entier avaient placé toutes leurs
espérances, a subi un recul formidable depuis 1918 ; elle aussi fut
soumise à une quantité de facteurs économiques et moraux qui
influèrent sur sa stabilité, et les fluctuations qu'elle traversa,
qu'elle traverse encore, ne sont pas sans créer une certaine
agitation dans les esprits. Chacun aujourd'hui, quelles que soient
ses aspirations, est à la recherche de la vérité. L'individu est
perdu. Il ne sait où s'arrêter, à qui s'attacher, à qui se
confier. Balloté de droite et de gauche, il regarde, il tâtonne,
brûlant le soir ce qu'il adorait le matin, combattant aujourd'hui ce
qu'il défendait hier, et il suit le mouvement de fluctuation,
prenant ainsi part à la danse furieuse qui s'est emparée de
l'humanité. La période que nous traversons est révolutionnaire et
c'est pourquoi nous assistons à tant de fluctuations. Le Capital, ou
plutôt les capitalistes, ne sont pas moins désorientés que les
travailleurs. La guerre a transformé le monde et la victoire du
capitalisme s'avère incomplète et provisoire. Or, le capitalisme
sait fort bien qu'une victoire incomplète est pour lui un danger, et
dans la terreur d'une révolution détruisant tout un passé de vol
et de brigandage, il cherche ses assises afin de pouvoir mener de
front la lutte contre le prolétariat. En la circonstance, profitant
des alternatives de hausse et de baisse que subit le capitalisme, des
fluctuations et du déséquilibre de l'état social, il serait
heureux que les classes opprimées et asservies ne perdissent pas
leur sang-froid. Certes, le problème est complexe, et il est
compréhensible que l'homme sincère soit troublé devant la grandeur
des événements. La révolution ne se fait plus aujourd'hui à coups
de fourches et de pelles. La révolution moderne n'est pas une
Jacquerie. Le capitalisme est outillé, puissamment organisé pour la
bataille, il possède des armes d'élite, une armée formidable,
autant de facteurs dont il nous faut tenir compte, qu'il nous faut
étudier afin de n'être pas pris au dépourvu lorsque la lutte se
manifestera violente. Ce sont tous ces problèmes qui provoquent des
fluctuations dans les idées des masses laborieuses, et il n'y a pas
lieu de s'étonner si les anarchistes, eux aussi, ont un mouvement
sujet à fluctuations. Chaque jour apporte quelque chose de nouveau,
et chaque jour, nous sommes donc contraints de réviser notre manière
d'agir. L'application des anciennes méthodes de lutte ne répond
plus aux nécessités présentes, et il est souvent difficile de
concilier ses sentiments, ses aspirations avec les besoins pressants
de la bataille. Mais qu'importent les fluctuations, si toujours et
sincèrement on travaille pour atteindre le but poursuivi! Lorsque
l'heure viendra et que nous serons, de gré ou de force, jetés dans
la mêlée sociale, unis dans le même désir, malgré les
divergences idéologiques, les anarchistes useront de toute leur
énergie pour mettre fin à un régime d'opprobre et d'autorité.
FLIBUSTERIE n. f. (de flibuster qui signifie se livrer au métier de flibustier) Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure
On donna, au
XVIIème siècle, le nom de flibustier à des aventuriers, des
pirates, des corsaires qui opéraient dans les mers américaines et
s'attaquaient particulièrement aux vaisseaux espagnols. Ils
formaient une association et étaient alliés aux boucaniers, autre
catégorie d'aventuriers, qui chassaient le bœuf sauvage en Amérique
et se livraient au commerce des peaux. « Imaginez des tigres qui
auraient un peu de raison, voilà ce qu'étaient les flibustiers »,
dit Voltaire. L'association des flibustiers disparut vers le
commencement du XVIIIème siècle. Par extension, on donne
aujourd'hui le nom de flibustier aux voleurs, aux brigands, et la
flibusterie est l'action de flibuster. Il est évident que les
flibustiers du XVIIème siècle étaient peu intéressants et que
leur action était condamnable, mais est-il plus logique de soutenir
les flibustiers modernes? Les guerres coloniales, les conquêtes que
les gouvernements dits civilisés font sur des peuplades inoffensives
qui ne demandent qu'à vivre en paix, n'est-ce pas de la flibusterie?
La seule différence qui existe entre les conquérants modernes et
les flibustiers de jadis est que ces derniers risquaient leur vie,
alors que ceux de nos jours risquent la vie des autres pour s'emparer
des richesses et du bien d'autrui. A tout prendre, la flibusterie
était plus courageuse hier qu'aujourd'hui.
FLEAU n. f. (du latin flagellum, fouet) Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure
Le fléau
est un instrument d'agriculture servant à battre le blé. Battre le
blé au fléau. Le fléau n'est plus guère utilisé dans les pays
industriels et de grande culture où l'on emploie des machines
agricoles d'un rendement beaucoup plus grand et d'une production plus
rapide. Au sens figuré on désigne sous le nom de fléau, une grande
calamité, un désastre, une catastrophe qui affligent le genre
humain. La peste, le choléra, la guerre sont des fléaux. Il fut un
temps où les hommes s'imaginaient que les fléaux étaient des
châtiments exercés sur une population par la « Providence». Le
fléau était considéré comme une vengeance des « Dieux ». Ces
croyances stupides disparaissent de plus en plus dans les pays
occidentaux grâce aux progrès réalisés par la science et à
l'instruction et à l'éducation des grandes masses d'hommes. On sait
aujourd'hui les causes déterminantes de certains fléaux et on les
combat avec acharnement. Les fléaux disparaîtraient avec rapidité
si toute l'activité des savants était orientée vers la réalisation
du bonheur universel. Malheureusement une grande partie des
découvertes scientifiques est prostituée au Capitalisme, ce qui
retarde d'autant plus l'heure de la libération humaine. On sait,
d'autre part, que certains fléaux, comme la tuberculose, par
exemple, puisent leur germe dans les usines et les taudis insalubres,
où fourmille une armée de travailleurs. On sait que si le
prolétariat se nourrissait de façon normale, s'il habitait des
logis aérés, ce fléau ne ferait pas ses terribles ravages ; on
peut donc dire que la tuberculose est un fléau déterminé par un
mauvais organisme social et que ses causes directes sont
l'exploitation, le capital et la propriété. Il en est de même pour
la guerre, pour la famine, qui font à travers le monde de sinistres
ravages. Les fléaux humains ne sont pas combattus parce qu'ils sont
provoqués par la rapacité de la classe dominante, qui spécule et
vit sur la misère de la classe productrice. A part certaines
catastrophes naturelles, la plupart des fléaux sont d'ordre social,
et c'est donc en réformant, en transformant l'ordre social que l'on
peut espérer leur disparition. Il est, par conséquent, nécessaire
que les hommes appartenant aux classes opprimées et qui sont les
premières victimes des redoutables calamités qui pèsent sur le
monde, s'organisent pour la lutte ; ce n'est que de l'union de tous
les asservis que pourra sortir un jour une société débarrassée de
tous les maux dont souffre aujourd'hui l'humanité et on éloignera
les fléaux lorsqu’aura disparu l'exploitation de l'homme par
l'homme.
FLAMME n. f. (du latin flamma) Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure
Corps
lumineux qui s'élève à la surface, combustion. La flamme d'une
bougie ; la flamme d'une lampe ; une belle flamme ; une flamme légère
; un feu sans flamme. Le supplice des flammes. Périr dans les
flammes ; se jeter dans les flammes. Le supplice des flammes,
c'est-à-dire du bûcher, qui se pratiquait au moyen-âge, a disparu
de nos jours. Les flammes de l'Enfer et du Purgatoire. Au figuré, ce
mot est employé dans une foule d'expressions. Mettre un pays à feu
et à flammes : y porter la guerre, l'incendie, le détruire,
l'exterminer. La flamme de l'amour, du génie, de la poésie ;
c'est-à-dire, l'ardeur, la vivacité, l'éclat. Faire partager sa
flamme. La « Flamme du Souvenir » : « Feu sacré » déposé à
Paris sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile, entretenu et ranimé chaque
soir par des sociétés patriotiques françaises en souvenir du
carnage de 1914. Les fauteurs de guerre estiment qu'il ne faut pas
oublier l'horrible tuerie qui, durant près de cinq ans, ravagea
l'Europe. Dans un autre ordre d'esprit, nous sommes également de cet
avis. Mais ce souvenir ne nous rappelle pas uniquement les actes de
barbarie germanique, mais tous ceux dont se rendirent coupables les
classes dominantes de tous les pays. Et pour cela point n'est besoin
de « flamme ». Le peuple qui a fait tous les frais de l'horrible
fléau se souvient, et ne consentira probablement plus jamais un tel
sacrifice.
FLAMBEAU n. m. Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure
Appareil
servant à porter des bougies ou des chandelles. Un flambeau d'argent
; un flambeau de cuivre ; un flambeau richement ciselé.
L'application du gaz et de l'électricité ont aboli l'usage des
flambeaux. Flamme artificielle dont on s'éclaire dans les ténèbres.
Sortir à la lumière des flambeaux. Au figuré : ce qui guide, ce
qui excite, ce qui anime. Le flambeau de l'esprit ; le flambeau de la
critique ; le flambeau de la raison. La course des flambeaux : jeu de
l'antiquité grecque dans lequel le vainqueur devait atteindre un but
en portant un flambeau allumé. Ce jeu avait un caractère
symbolique. Partis d'un certain point, les concurrents devaient
atteindre une étape à laquelle ils remettaient leurs flambeaux à
des partenaires. Ces derniers poursuivaient la route jusqu'à la
prochaine étape et ainsi de suite jusqu'à l'arrivée au but final.
Les flambeaux symbolisaient les idées ; les coureurs, les
générations. C'étaient les lumières qui se transmettaient
indéfiniment pour le triomphe de la civilisation. La bourgeoisie a
cru devoir de nos jours s'emparer de ce symbole et le prostituer sur
l'autel de la patrie. En France, une « Course du flambeau » est
organisée chaque année entre Verdun et Paris afin de perpétuer
l'image des atrocités guerrières et la haine de l'Etranger.
Espérons que ces flambeaux n'arriveront pas à ranimer les vieilles
rancunes inconscientes qui divisent les hommes et que seuls les
flambeaux de la science éclaireront demain une humanité régénérée.
FLAGORNER v. Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure
On n'est pas
exactement fixé sur l'étymologie de ce verbe et de ses dérivés :
flagornerie, flagorneur. Peut-être, comme le suppose Littré, la
syllabe fla, qui semble se rattacher à flatter, a été une des
causes qui lui ont fait prendre son sens actuel. Mais si l'origine du
mot est obscure, son sens est bien clair. Flagorner, c'est flatter
souvent et bassement. On flagorne quelqu'un. On se flagorne
mutuellement avec d'autres. La flagornerie est un moyen
d'exploitation de la vanité humaine. Sont des flagorneurs en
puissance tous les complaisants, les courtisans, les flatteurs, les
adulateurs « qui vivent de bassesse et d'intrigue » (P.-L.
Courier), car, pour réussir, ils sont obligés de répéter de plus
en plus souvent et toujours plus bassement leurs complaisances, leurs
courtisaneries, leurs flatteries, leurs adulations. « Tout flatteur
vit aux dépens de celui qui l'écoute », a dit La Fontaine. Mis en
goût par un premier succès et son ambition grandissant, le
complaisant devient facilement un courtisan. Celui-ci, pour arriver,
doit être un flatteur, et il ne réussit complètement qu'en se
livrant à la flatterie répétée et sans mesure, c'est-à-dire à
la flagornerie. La vanité humaine a des formes nombreuses et
étendues. Elle est le fond principal de cette sottise dont la mesure
donnait à Renan l'image de l'infini (Voir Sottise). Elle ouvre un
vaste champ à la flagornerie. Aussi fait elle que « la société
n'est proprement qu'un commerce de mensonges officieux et de fausses
louanges, où les hommes flattent pour être flattés » (Fléchier).
Dans cette société, la flagornerie trouve des ressources
illimitées. Il n'en faut pas moins une certaine adresse pour réussir
dans ce métier ; il faut autant de ruse que d'absence de scrupules.
Le vaniteux n'est pas toujours un imbécile, un lourdaud qu'on «
achète » par quelque grosse flatterie. Il peut être aussi un
puissant qui se vengera cruellement s'il voit qu'on s'est moqué de
lui. Les flagorneurs les plus marquants se recrutent parmi ce qu'on
appelle les « gens d'esprit » ; ils exploitent à la fois la vanité
des puissants et la sottise publique. Les puissants sont leurs «
patrons », du latin « patronus », comme on appelait déjà dans la
Rome antique ceux qui protégeaient ces « parasites » appelés «
clientis (clients), hommes à tout faire pour leurs protecteurs »,
gens de finance et de gouvernement. Ces « gens d'esprit »
appartiennent généralement à la corporation aussi nombreuse
qu'indéterminée des « gens de lettres » (Voir Lettres). En raison
de la publicité indispensable au plein rendement de leur besogne,
ils écrivent dans des livres, revues, journaux, prospectus, et ils
pérorent encore plus qu'ils n'écrivent, au parlement, à
l'Académie, au théâtre, au radiophone, dans les réunions
publiques, partout où ils peuvent avoir un auditoire. Ils flagornent
en haut les prétendues élites dirigeantes (voir Elite) ; en bas, la
foule ignorante que leur démagogie entretient inlassablement dans
l'illusion de sa souveraineté. Ils sont des acarus qui vivent sur
les hontes et les misères sociales. Pour donner l'idée de la
flagornerie dans ses variétés, rien ne vaut les exemples dont
l'histoire abonde. Un des plus caractéristiques est dans le réseau
d'intrigues qui se forma, il y a quelques vingt-cinq ans, autour d'un
nommé Chauchard, qui avait fait fortune dans la camelote d'un grand
magasin. Ce Chauchard fut certainement l'imbécile le plus intégral
de son époque, et une nuée de parasites vécurent de l'exploitation
de son incommensurable vanité. Il n'est pas certain que tout ce
qu'on a raconté à propos du personnage soit vrai ; c'est en tout
cas vraisemblable. On attribue entre autres à certain ministre ce
mot renouvelé du danseur Vestris : « Il y a eu trois grands hommes
au XIXème siècle: Napoléon, Pasteur et Chauchard ». Chauchard
crut que c'était arrivé et fit du ministre son légataire
universel. Si le mot n'est pas certain, il est digne du ministre qui
décora ce calicot enrichi et qui fit entrer au Louvre la collection
de « croûtes » appelée « donation Chauchard ». Flagorneurs
ministériels et académiques ne manquèrent pas, à ce nouveau M.
Jourdain qui, lorsqu'il recevait ces gens, en les payant fort cher,
avait l'air d'un maître d'hôtel égaré parmi les invités de son
maître. Paris s'amusa fort des funérailles carnavalesques de
Chauchard ; mais ce jour-là, ce ne fut pas le « pauvre mort » qui
fut le plus grotesque ; la dignité ministérielle et académique
laissa son dernier reflet dans cette chienlit. Comme a dit Larousse :
« De tout temps, les princes ont eu des courtisans, les gens en
place des complaisants et les riches des flatteurs ». Tous,
courtisans, complaisants, flatteurs, furent des flagorneurs. Et
Larousse a ajouté : « Capitulation devant les mauvais instincts,
perte de tout respect de soi-même, de tout sentiment de pudeur,
recours à l'intrigue, à de basses et viles complaisances pour
obtenir une fortune et des honneurs. Ce sont là les caractéristiques
de ces espèces ». Les courtisans de Denys le Jeune faisaient
semblant d'être myopes comme lui. Ceux d'Alexandre portaient la tête
penchée, pour l'imiter. Anaxarque, le philosophe, entendant gronder
le tonnerre, disait au même Alexandre : « Fils de Jupiter, n'est-ce
pas toi qui as tonné? » Philippe, roi de Macédoine, avait perdu un
œil ; Clésophus parut devant lui avec un emplâtre sur le même
œil. Quand Philippe fut blessé à une jambe, Clésophus boîta. Un
comte de Saxe était si gros que son abdomen débordait sur la table.
Ses courtisans se bourraient le ventre de fourrures pour paraître
aussi gros que lui. Un astrologue avait dit à Charles IX qu'il
vivrait autant de jours qu'il pourrait tourner de fois sur un talon
dans l'espace d'une heure. Tous les matins, ce roi se livrait à cet
exercice, et les gens de cour, jeunes et vieux, des généraux, des
magistrats, faisaient comme lui. Le duc d'Uzès répondait à Louis
XIV, lui demandant quand sa femme accoucherait : « Sire, quand vous
voudrez! » Le même, de qui la reine voulait savoir l'heure qu'il
était, faisait cette réponse : « L'heure qu'il plaira à Votre
Majesté ». Un chimiste du XVIIIème siècle qu'un roi avait visité,
faisant une expérience devant lui, dit : « Sire, ces deux gaz vont
avoir l'honneur de se décomposer en présence de Votre Majesté ».
Le duc d'Uzès aurait ajouté : « Si Votre Majesté le permet ». Le
maréchal La Feuillade faisait brûler jour et nuit des lampes aux
pieds de la statue de Louis XIV, place de la Victoire. On confondait
souvent, au XVIIème siècle, les mots gros et grand. Louis XIV ayant
demandé que l'Académie déterminât exactement leur sens, Boileau
lui dit : « Votre Majesté n'a rien à craindre. La postérité
distinguera toujours Louis le Grand de Louis le Gros ». Le même
Boileau, sous prétexte d'imiter Pindare, écrivit pour flatter Louis
XIV l'Ode sur la prise de Namur. On lui doit aussi des vers comme
ceux-ci : Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.
....................................................................................
Puisqu'ainsi dans deux mois tu prends quarante villes, Assuré des
beaux vers dont ton bras me répond, Je t'attends, dans deux ans, aux
bords de l'Hellespont. C'est en vivant dans une atmosphère constante
de flagornerie que les puissants de la terre en sont arrivés à
croire qu'ils étaient des êtres exceptionnels, issus de la divinité
qu'ils représentaient, et comme le plus souvent ils n'étaient que
de pauvres hommes physiquement dégénérés, superstitieux,
ignorants, inaccessibles à tout sentiment qui n'était pas celui de
leur puissance, on comprend qu'ils aient suivi les voies d'une
domination sans limites où les poussaient les flatteurs, conseillers
criminels, et où ils s'engagèrent presque tous. Ils ne seraient pas
longs à compter ceux qui ne rêvèrent pas de gloire militaire et
d'un vaste empire, ceux qui ne désirèrent, pas voir toutes les
têtes courbées devant leur autorité, ceux dont le caprice admit
que quelque chose fût impossible. C'est certainement un flagorneur
qui a dit que le mot « impossible » n'est pas français. Dans tous
les pays, ce sont les flagorneurs de l'esprit national qui ont créé
la sauvagerie nationaliste. Pour en revenir aux puissants, c'est en
vain que la nature leur rappelait qu'ils n'étaient que des hommes
ayant à satisfaire les nécessités les plus basses, soumis plus que
quiconque aux maladies, en raison d'hérédités lamentables et
appelés comme tous à mourir, car : La garde qui veille aux
barrières du Louvre N'en défend point nos lois. Malherbe. Tout cela
ne suffisait pas à leur montrer combien monstrueuse et ridicule
était leur prétendue divinité. Ils n'admettaient pas que : Si
grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes ; Ils peuvent
se tromper comme les autres hommes. Corneille. On leur prêtait le
pouvoir de guérir les maladies contre lesquelles la science humaine
était impuissante. Les rois d'Angleterre et de France guérissaient,
disait-on, les écrouelles. Voltaire a raconté à ce sujet que le
roi Louis XI avait fait venir auprès de lui, pour le guérir des
suites de son apoplexie, celui dont on a fait saint François de
Paule. Ce saint demanda de son côté au roi la guérison de ses
écrouelles. Les deux augures furent aussi impuissants l'un que
l'autre à se soulager mutuellement. Que pouvait-on espérer de
raisonnable et de sensé d'un Denys l'Ancien se laissant convaincre
par le flagorneur Damoclès, qu'il était plus grand poète que
Phrynicus, Stésichore et Pindare? Il ne pouvait être que ce qu'il
fut : tyran de Syracuse. De même d'un Caligula qui fit battre de
verges le mime Pâris ne lui répondant pas assez vite que lui,
Caligula, chantait mieux que Jupiter? Il fut le plus cruel et le plus
stupide de tous les empereurs romains. Aucun roi n'a été aussi
bassement flatté, et entouré de flagorneurs si nombreux et si
habiles que Louis XIV. L'adulation ne suffit pas de son vivant. Après
sa mort, grâce à Voltaire, s'établit la mystification du Siècle
de Louis XIV (voir Plutarquisme), qui continue encore aujourd'hui,
entretenue et renouvelée par des écrivains d'ancien régime.
Intelligence médiocre, âme de cabotin avide de bruit et de
flatterie, caractère égoïste jusqu'à l'inhumanité, Louis XIV,
comme presque tous les rois, a devant l'histoire cette excuse qu'il
fut spécialement dressé pour être un sot malfaisant. On sut
remarquablement développer et exciter ses mauvaises passions,
étouffer celles qu'il pouvait avoir de bonnes. Lui-même ne put
s'empêcher de remarquer que « parmi les courtisans il est beaucoup
d'intrigants et peu d'amis ». Il ne sacrifia pas moins les amis aux
intrigants. Exemple : la disgrâce de Colbert et la fortune de
Chamillard qui devint ministre parce qu'il se laissa gagner au
billard par le roi!... Devenu vieux, Louis XIV ne devait pas se faire
ermite, comme le diable ; il se livra aux jésuites, ce qui fut pire.
Ses courtisans ne purent moins faire qu'en exagérant dans cette
voie. Aucune cour n'afficha plus de vertu hypocritement effarouchée
en pratiquant plus de vices que la sienne. Elle fut la cour où
triompha Tartufe, c'est tout dire. Cachez ce sein que je ne saurais
voir, disait le saint homme ; il n'en fourrageait que mieux sous les
jupes. Xavier Marmier a vu, à Saint-Pétersbourg, les cahiers
d'écriture de Louis XIV enfant. Dès l'âge de cinq ans, on lui
faisait écrire, répétées de nombreuses fois, des phrases comme
celle-ci : « L'hommage est dû aux rois ; ils font tout ce qui leur
plaît ». Louis XIV n'eut jamais une belle écriture, ce qui aurait
été indigne de lui, mais on sait comment il fit régner son « bon
plaisir ». Plus tard, il devait écrire luimême pour l'instruction
de son fils : « Je possède la fortune de mon peuple en toute
propriété ». S'il avait eu une hésitation à écrire ça, son
confesseur, le jésuite Tellier, l'eût rassuré en lui apportant cet
avis de docteurs en Sorbonne : « Tous les biens de ses sujets
étaient à lui en propre ; et, quand il les prenait, il ne prenait
que ce qui lui appartenait ». Si, comme a dit Saint Simon, Louis XIV
était né bon et juste, ses éducateurs se chargèrent de lui faire
perdre ces qualités, indignes, elles aussi, d'un roi de la
tradition. S'il alimenta des échos de ses amours, la chronique
scandaleuse du temps, c'est surtout parce qu'il n'y eut autour de
lui, parmi les plus grands, que des gens lui offrant leurs femmes ou
leurs filles. Un seigneur de Villarceaux, sollicitant une charge pour
son fils, proposait en même temps au roi, sa nièce pour maîtresse.
Si l'on en croit Dion Cassius, flatteur d'Auguste, le monstrueux
privilège appelé droit de cuissage, qui a été un des plus odieux
de la société féodale et qui s'exerce encore hypocritement dans la
société actuelle, aurait été établi par flatterie pour les
puissants, et ne résulterait nullement de leur violence. L'origine
en serait dans le droit que le sénat de Rome aurait offert à César
« de coucher avec toutes les dames qu'il daignerait honorer de ses
faveurs ». La mentalité des courtisans de Louis XIV, entremetteurs
de la prostitution des femmes de leurs maisons, confirme l'exactitude
de cette explication du droit le plus révoltant. Il n'était pas de
sentiment de dignité, d'honneur ou d'amitié qui résistât chez les
courtisans devant la possibilité d'une quelconque faveur. Un duc de
Gesvres était un des intimes du surintendant Fouquet. Quand le roi
fit arrêter ce ministre, il en chargea d'Artagnan. Le duc de Gesvres
pleura de douleur, non de la disgrâce de son ami, mais de ce qu'il
n'avait pas été chargé de l'arrêter!... Lorsque le clergé
parvint à faire révoquer l'Edit de Nantes, grâce à l'influence
déterminante des jésuites, voici comment Bossuet salua ce parjure
de ce crime de Louis XIV : « Touchés de tant de merveilles,
épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au
ciel nos acclamations et disons à ce nouveau Constantin, à ce
nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne,
ce que les six cent trente pères dirent autrefois dans le concile de
Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les
hérétiques : c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le
propre caractère! » ». Massacres, spoliations, proscriptions,
voilà ce qu'un flagorneur religieux trouvait de plus digne pour
caractériser le règne de Louis XIV, et ce flagorneur était Bossuet
« l'aigle de Meaux », une des « lumières de l'Eglise »!... Louis
XIV ayant été opéré d'une fistule à l'anus, tout le monde à la
cour voulut avoir sa fistule et offrir son derrière au bistouri des
chirurgiens qu'on assaillait. Mais ce qui montre plus que tout le
degré de basse servilité où était capable de tomber cette
prétendue élite de la noblesse, c'est le privilège de « porter le
coton », qui était consacré par le brevet d'affaires permettant
d'assister le roi et de lui présenter le torche-cul quand il était
sur sa chaise percée!... Finissons-en avec ces mœurs qui sentent
plutôt mauvais et avec Louis le Grand - pauvre Boileau!- en citant
ce mot du maréchal Villeroy, aussi pitoyable maréchal que cynique
courtisan : « Il faut tenir le pot de chambre aux ministres tant
qu'ils sont en place, et le leur verser sur la tête quand ils n'y
sont plus ». C'est, en style lapidaire, tout le secret de la
réussite des flagorneurs. Celui qui reste fidèle à l'infortune et
ne sait pas, à propos, lancer le coup de pied de l'âne, ne réussit
pas dans la vie qu'ils ont faite. Louis XV fut encore plus mal élevé
que son aïeul. Les « grands hommes », les savants, artistes,
éducateurs, tous « intellectuels d'élite » ne manquèrent
pourtant pas, si nous en croyons l'histoire, à la fin du « grand
siècle » qui vit l'adolescence de ce roi. Barbier, qui «
idolâtrait » Louis XV enfant au point d'écrire dans son Journal
ceci : « ... Il a pris de l'émétique, ce qui a fait une évacuation
charmante », ce Barbier peu suspect par conséquent de médisance,
écrivait aussi : « On commence à craindre que le caractère du roi
(alors âgé de treize ans), ne soit mauvais et féroce », et il
racontait comment le roi avait tué lui-même, sans autre motif que
son caprice, une biche blanche qui venait manger dans sa main. « On
a trouvé cela très dur », dit Barbier. Mais n'avait-on pas fait
tout ce qu'il fallait pour que le futur Louis XV arrive à cette
dureté? A six ans, on lui donnait le divertissement de voir réunis
dans une vaste salle un millier de moineaux au milieu desquels on
lâchait les oiseaux de la fauconnerie qui tuaient tout. Et le jeune
prince s'amusait fort de l'affolement des moineaux, de leurs cris de
détresse, de leur agonie et de la vue du sang. Comment s'étonner
que Louis XV eut une si violente passion pour la chasse, qu'il y
participa plus de cent fois par an, et qu'en vingt-cinq ans il tua
lui-même plus de deux mille six cents cerfs? Comment s'étonner
aussi que cette férocité se soit exercée jusque sur des enfants
qui lui étaient livrés pour de sadiques plaisirs? Comment s'étonner
enfin de cet égoïsme qui lui faisait dire : « Après moi, le
déluge »? Le déluge, ce fut la Révolution qui sortit de la misère
du peuple et des turpitudes dirigeantes qu'une aristocratie décadente
et pourrie rendait encore plus odieuses. Les plus clairvoyants la
voyaient arriver et l'annonçaient, cette Révolution ; les
flagorneurs du régime s'appliquaient à la nier. Napoléon, qui
singea Louis XIV dont il envia la prétendue grandeur étant sans
doute bien peu sûr de la sienne, ne manqua pas non plus de
flagorneurs. Il les recherchait pour s'entendre dire qu'il était un
« grand homme », et il les payait cher. Cyniquement, il leur disait
qu'il les savait à vendre, mais l'espèce n'ayant aucune pudeur en
était flattée. C'est sur Napoléon Ier qu'a été écrite ce que
Larousse appelle « la plus complète monographie du courtisan » :
les Mémoires de M. de Beausset, préfet du palais impérial. Dans
ces Mémoires, il est écrit qu'il n'y avait à la cour de Napoléon
que des gens et des choses adorables. M. de Beausset était tellement
enchanté de son maître, qu'il lui trouvait, entre autres qualités,
la « modération », la « franchise politique » et « une bonhomie
qui s'infiltrait dans tous les cœurs ». D'autres Mémoires, ceux de
Mme de Rémusat, disent ce qu'il faut penser de tout cela. M. de
Beausset va jusqu'à dire que Napoléon fut dépourvu d'ambition : «
S'il eût été ambitieux, serait-il tombé sur l'homicide rocher de
SainteHélène?... » On est désarmé devant cette ingénuité, et
elle est certainement sincère, car les Mémoires de M. de Beausset
ne parurent qu'en 1827, en un temps où Napoléon ne pouvait plus
rien pour lui. Celui-là, au moins, avait gardé la reconnaissance
des bienfaits reçus ; il ne « vidait pas le pot de chambre » sur
la tête de son maître vaincu. Les rois plus ou moins
constitutionnels du XIXème siècle eurent aussi des flagorneurs sous
les espèces de ces courtisans, que P.-L. Courier a si vigoureusement
cinglés du fouet de sa satire. Ils ne manquèrent pas non plus
autour de Napoléon III et des aventuriers, gens de sac et de corde,
qui perpétrèrent avec lui le crime du 2 décembre. On a raconté
que Guillaume II, le sinistre kaiser qui mena l'Allemagne à la
guerre de 1914, traitait ses courtisans de « vieux ânes... vieux
cochons », et ces fantoches, sanglés dans leurs uniformes
étincelants, harnachés de plumes et de panaches, étaient tous
fiers de ces grossièretés familières, elles étaient pour eux de
nouveaux brevets de noblesse. Aujourd'hui, les flagorneurs pullulent
autour des puissances d'argent, souveraines sur toutes les autres,
dans les cénacles académiques, les salons littéraires, les
boutiques d'art, à la Bourse, dans les ministères, dans les
journaux, partout où s'étale la vanité. Ils opèrent publiquement.
Leurs flagorneries emplissent des colonnes de papier. Pour le profit
de leurs « patrons », ils pétrissent, façonnent, dirigent
l'opinion, suivant les indications qu'ils en reçoivent. Ils ont
développé et étendu leurs procédés avec les moyens modernes de
publicité. A la platitude devant les maîtres distributeurs de
sportule et de décorations, ils ont ajouté le chantage quand ils
n'obtiennent pas assez vite satisfaction. Ils se donnent alors des
airs indépendants, audacieux, qui font plaisir aux « démocrates »,
bons imbéciles qui vous disent : « Croyez-vous qu'un Louis XIV
aurait supporté de telles façons?.. » Ils retombent vite sur les
genoux lorsqu'ils ont obtenu ce qu'ils voulaient. C'est ainsi que le
personnel de ce qu'on appelle la « démocratie » s'enfonce peu à
peu dans la vase des reniements et des compromissions aussi sales que
ceux d'ancien régime. Le flagorneur, parasite malfaisant, est le
produit naturel du milieu de décomposition sociale que forme l'élite
dirigeante. Il se développe dans ce bouillon de culture comme le
microbe dans un organisme infecté, comme l'asticot sur la charogne.
Le jour où une véritable élite se manifestera et prendra sa place,
il n'y en aura plus pour les flagorneurs, les larbins, les
lèche-bottes, ceux qui ont l'échine trop souple et les genoux trop
ployants. Ils disparaîtront avec les faux-croyants, les
faux-savants, les faux-artistes, les faux-intellectuels et avec les
exploiteurs, les dictateurs, les surhommes qui, dans toutes les
branches de l'activité humaine, imposent la tyrannie de leur
imbécillité et de leur puffisme. Seul le véritable mérite sera
honoré suivant les services qu'il rendra ; seuls recevront l'hommage
de la reconnaissance publique ceux qui auront travaillé pour tous
les hommes, et cet hommage sera simple et digne dans une société où
chacun aura retrouvé sa dignité.
- Edouard
ROTHEN
Inscription à :
Articles (Atom)